Christian de Montlibert: La modernisation à rebours des Universités

Christian de Montlibert: La modernisation à rebours des Universités

La modernisation des Universités (reportée à l'automne) est - comme la réforme des retraites, la réforme de la sécurité sociale, la privatisation des services publics (EDF), la décentralisation ou la réorganisation annoncée de l'Etat - une adaptation à la situation française de la philosophie politique des conseils européens, de la commission européenne et, plus largement des instances supra nationales, telles la Banque Mondiale, l'OCDE ou l'organisation mondiale du commerce, qui soutiennent le projet d'un monde néolibéral soumis à une "nouvelle gouvernance". Cette théorie politique en vogue se défie des institutions et partis politiques et valorise à contrario "un Etat modeste", comme l'a répété le Premier Ministre, qui se contenterait de veiller à mettre en œuvre les accords contractuels conclus entre les instances représentatives des intérêts économiques et les associations représentatives de la "société civile" : le contrat remplace la loi dans cette idéologie néo corporatiste.

La "modernisation des universités" (sic), dans la mesure où cette institution joue un rôle clé dans la (re)production des professions diplômées balisée par l'enseignement supérieur, est une des pièces maîtresses de l'offensive néo-libérale contre l'Etat. En effet l'université s'est constituée autour de luttes pour mettre la production de la connaissance à distance des pouvoirs religieux, économiques et politiques. L'Etat, qui n'a pas toujours, loin s'en faut, échappé à la tentation de l'assujettir, protège néanmoins l'université via le statut de la fonction publique, les règles de fonctionnement des universités, l'attribution de crédits de recherche et de fonctionnement, des velléités de sujétion toujours présentes. C'est dire que les modalités de fonctionnement de l'université sont incompatibles avec les modalités d'une société néo libérale.

Deux mots peuvent caractériser les projets de réforme : marchandisation et entrepreneurialisation. La "table ronde des industriels européens" (E.R.T.), groupe de pression qui rassemble une quarantaine de patrons des plus grands groupes industriels européens, réclame depuis longtemps une réforme des systèmes d'enseignement supérieur. Ses injonctions rencontrent les intérêts des multinationales de la communication (donc de l'édition) qui souhaitent le développement d'un "marché" de l'enseignement supérieur (que la société de placements financiers Merryll Linch estime à 2000 milliards de dollars) et les pressions de l'OMC qui, dans le cadre de la libéralisation des services réclame la privatisation concurrentielle de l'éducation. Dès 1991 la commission européenne publie des rapports qui prescrivent ce que doit devenir l'université, reprenant à son compte des propositions de l'ERT et de l'OCDE. Il s'agit - sous couvert de mobilité des étudiants à travers l'Europe, puisque "les enseignants n'ont qu'une compréhension insuffisante de l'environnement économique, des affaires, de la notion de profit" - de développer des technologies de l'information et de la communication éducationnelle qui permettraient une réduction des coûts de formation (moins d'enseignants, moins de bâtiments puisque les étudiants pourraient travailler chez eux sur leur ordinateur) et une rentabilisation des droits d'édition (d'où les luttes actuelles pour constituer de grands groupes d'édition - Vivendi, Lagardère, Bertelsmann… et surtout, au sein de l'OMC, pour donner une définition juridique avantageuse des droits de propriété intellectuelle).

La commission européenne affirme par exemple "qu'une université ouverte est une entreprise industrielle… Cette entreprise doit vendre ses produits sur le marché de l'enseignement que régissent les lois de l'offre et de la demande" (notons que le Président du conseil d'Evaluation incitait récemment les universités à "se vendre" !). L'OCDE ajoute qu'il faudra bien reconnaître l'existence de "prestations de services éducatifs". "Un marché mondial de l'éducation" a d'ailleurs été organisé à Vancouver en Mai 2000. Pour que ce marché puisse se mettre en place sans trop brusquer les universitaires - le conseil européen de Séville s'est donné 10 ans pour y parvenir - il faut d'abord renforcer la présence des "intérêts économiques" dans les universités en intervenant pour qu'elles se rapprochent du "concret" grâce entre autres aux licences professionnelles, diffuser les technologies de l'information et de la communication, introduire la concurrence entre les universités et surtout transformer les procédures d'obtention des diplômes avec un système d'accumulation de "points" permettant "d'assurer à chacun une reconnaissance de ses compétences par un système flexible et permanent d'accréditation". Dans ce modèle il n'est plus question de savoirs : l'accumulation est dans cette fiction néo libérale, laissée (avec quelques réserves) aux libres choix de l'étudiant qui devient ainsi un consommateur (en achetant des Cdroms habilités) et un épargnant (il capitalise des points). Un tel projet met en cause la production et l'organisation du savoir ; la connaissance y est ramenée au rang d'utilité ; le développement de la raison scientifique risque d'être atteint. En effet si l'enseignement supérieur repose sur une connaissance faite de l'ensemble des propositions qui ont survécu à l'épreuve de la réalité et aux critiques des autres chercheurs alors l'université ne peut pas devenir un supermarché dans lequel les étudiants rempliraient leur chariot de paquets d'unités capitalisables cherchant à être toutes plus attractives les unes que les autres (à quand des services de marketing dans les universités ?).

Le projet néolibéral européen de modernisation des universités ne peut s'en tenir là. Il n'est réalisable que si les règles démocratiques et quasi autogestionnaires en vigueur dans les universités sont remplacées par une logique entrepreneuriale. La transformation du statut des enseignants du supérieur qui diminuerait leur indépendance, l'augmentation corrélative des pouvoirs des Présidents d'universités qui deviendraient à terme des directeurs, la multiplication du financement de la recherche par démarchage de contrats signifieraient la fin des conditions nécessaires au développement d'une pensée libre. Cette conception néolibérale du savoir est antinomique de la logique de la connaissance.

Raisons d'Agir, 19/06/03