Pierre Jourde: Ce qui tue l’Université française

Pierre Jourde: Ce qui tue l’Université française

Face aux protestations, le gouvernement français a finalement reporté certains aspects de la décentralisation de l’éducation nationale, mais il matraque les professeurs grévistes en leur imposant de très fortes retenues de salaire. Du côté de l’université, une énième réforme, qui n’apporte aucun progrès tout en ouvrant la voie à la privatisation, est également reportée de plusieurs mois. Et le malaise du monde enseignant s’accroît.

L’université française est morte. Morte en tant qu’université, c’est-à-dire communauté scientifique où la recherche s’associe à un enseignement spécialisé de haut niveau. Il reste quelques établissements pédagogiques post-baccalauréat. Mais l’université a été tuée par la médiocrité.

Postes « secondarisés »

On se figure que l’université recrute les meilleurs professeurs. C’était vrai, ce l’est de moins en moins. La spécialisation disparaît au profit de postes pédagogiques ou didactiques. En ce domaine, l’année 2003 fera date : en lettres, aucun poste de maître de conférences en littérature du XIXe siècle n’a été proposé, parmi un déferlement de postes de « technique d’expression ». En clair : l’université n’est qu’une sorte de lycée où il faut s’efforcer d’apprendre aux étudiants à construire une phrase. Quantité d’enseignements pour lesquels on ne dispose pas d’un universitaire en titre sont confiés à des vacataires empruntés aux lycées. Ou bien on recrute des professeurs agrégés (PRAG), soutiers de l’université devant assurer le double d’heures pour le même salaire, écrasés de travail et qui n’ont pas le temps de se consacrer à la recherche.

Carences du recrutement

Lorsqu’un vrai poste est proposé au concours, le « localisme » galopant fait en sorte qu’il soit attribué, non au plus méritant, mais à celui qui est déjà sur place et qu’on a prévu à l’avance d’y installer. Les concours tendent à devenir de faux concours. Des candidats envoient des dossiers volumineux, traversent la France entière, pleins d’espoir et d’angoisse, pour faire de la figuration démocratique dans un spectacle où tout est déjà réglé. L’intitulé du poste correspond très précisément à la thèse du candidat local. Un président d’université électronicien s’introduit dans une commission de littérature pour faire élire le candidat local. Un conseil d’administration casse l’élection d’un candidat qui n’est pas local. On fait élire sa femme, son fils, son beau-frère, le fils du pharmacien du centre-ville, qu’importe la qualité de son dossier : surtout pas le meilleur, si on ne le connaît pas. La réforme Allègre a facilité cette évolution. Tous les professeurs étaient autrefois membres de droit des commissions de recrutement, système simple, efficace et qui limitait les risques de fermeture. L’Education nationale a le génie de la complication. A présent ces commissions sont élues sur listes, ce qui les réduit beaucoup et facilite la mainmise de quelques-uns sur les recrutements. Le projet de décentralisation ne fera qu’aggraver les choses.

Pauvreté des locaux

Quiconque a fréquenté les universités italiennes ou   anglaises peut mesurer à quel point, en France, étudiants et professeurs vivent, pour la plupart, dans la laideur quotidienne. Bunkers hideux, vétustes, grisâtres ; salles de cours et bureaux en nombre insuffisant et toujours bondés ; bibliothèques miséreuses ; campus sinistres, crasseux, ressemblant à des cités de banlieue, éloignés des centres-villes, sans vie en dehors des cours. L’urgence, paraît-il, est de s’aligner sur l’Europe dans l’organisation des études. Et si l’on imitait l’Europe pour la qualité des locaux universitaires ?

Mesquinerie financière

Le colloque représente un élément important de la vie universitaire et de la diffusion des savoirs. Mais il n’y a plus d’argent pour cela. L’organisation de ces manifestations et la publication des actes sont devenues, pour les professeurs qui s’en chargent, une épuisante chasse aux crédits, un exercice de remplissage de kilogrammes de dossiers. Les collectivités locales accordent encore quelques subventions, à condition que le sujet soit local. Quiconque voudrait organiser une manifestation internationale sur un sujet international dans une université de province devrait avoir beaucoup d’imagination et d’espoir. S’il y parvient, il se résoudra à recevoir les congressistes soit au camping, soit dans des hôtels borgnes. Il devra, en outre, réclamer des droits d’inscription à ses invités, qui devront donc payer pour travailler. Le règlement prévoit de loger (petit déjeuner compris) un conférencier pour un maximum de 38 euros et de le nourrir sans dépasser 15 euros. Pour le moindre déplacement, lorsqu’il s’agit de participer à un jury de thèse ou à une commission, il faut remplir des documents aussi variés que nombreux, attendre des semaines, parfois des mois, le remboursement. Certains, de guerre lasse, renoncent.

Réformes ininterrompues

L’université ressemble à une maison dont le chantier n’en finirait jamais. Tous les ans, ou tous les deux ans, on refait tout, on arrache la moquette, on abat une cloison, on rajoute une tourelle ici, une annexe là, un étage ailleurs, de telle sorte qu’au lieu d’obtenir un bâtiment fonctionnel et habitable, on vit dans un machin improbable, toujours en voie d’effondrement, on titube dans les gravats.

Chaque ministre, chaque conseiller de ministre ajoute une disposition, invente une commission supplémentaire, imagine sa petite réforme, avec, à chaque fois, d’innombrables réunions, assemblées, circulaires, rapports, comptes-rendus, évaluations, interprétations et gloses des textes sacrés mais amphigouriques publiés au  Journal officiel. Une fois que c’est fini, on défait tout et on recommence. A peine a-t-on eu le temps de comprendre une réforme qu’on en est déjà à la suivante, dans une incessante et monstrueuse dépense d’énergie.

Bureaucratisation

Etre universitaire, c’est désormais, avant tout, être un bureaucrate. L’administration centrale est obsédée par le contrôle et par l’invention de nouvelles structures. L’organisation des études, des examens, de la notation est devenue, à force de byzantinisme et de contorsions, tellement embrouillée que les étudiants n’y comprennent plus rien et que les enseignants aussi peinent parfois à s’y retrouver. On en arrive à ce paradoxe que, sous prétexte de faciliter les études, on les a rendues opaques. Les moyens se sont ainsi presque complètement substitués aux fins.

La mise aux normes européennes justifie à présent toutes les réformes. Mais on ne touche pas à la particularité du système français avec un triple enseignement supérieur : l’université, les grandes écoles, l’institut universitaire de formation des maîtres (IUFM). Les grandes écoles permettent aux élites de fuir la médiocrité universitaire ; les IUFM, chargés de former les futurs enseignants du primaire et du secondaire, caricaturent les défauts de l’université : ils sont devenus d’énormes et ruineuses usines bureaucratiques, où l’essentiel de l’énergie se perd en réunions, dossiers et rapports, où les étudiants se plaignent régulièrement (mais en vain) de subir des enseignements trop souvent ineptes, démagogiques et dépourvus d’utilité réelle.

Charge de travail accrue

Depuis 1981, où l’on a augmenté d’un coup les charges d’enseignement de 50 %, les universitaires ont supporté sans broncher le déferlement des réformes, la démultiplication du nombre des élèves, la lente dégradation de leurs conditions de travail. Désormais, dans la plupart des cas, un universitaire doit enseigner, préparer les cours, corriger les copies, recevoir les étudiants, participer aux jurys de fin de semestre, à des réunions de toutes sortes, s’informer sur la nouvelle réforme en cours et tenter de l’appliquer, participer à des commissions de spécialistes (rapports, dossiers, réunions), à diverses commissions nationales  (idem), diriger des thèses ou des maîtrises (parfois par dizaines), participer à leurs jurys, remplir des procès-verbaux, des rapports, des dossiers sur tout et n’importe quoi, assumer des tâches administratives (direction d’année, de département, d’unité de formation et de recherche (UFR), d’université, de conseils scientifiques ou d’administration, de conseils des études et de la vie universitaire), expertiser des examens et des dossiers, présider des jurys de baccalauréat, diriger des centres de recherche, des revues, des collections (donc examiner des manuscrits), assister à des séminaires et à des colloques, à moins qu’il ne les organise, et, tout de même, s’il lui reste un peu de temps, être un chercheur, c’est-à-dire aller en bibliothèque, écrire des ouvrages ou des articles.

Il se trouve souvent placé devant deux possibilités : soit il renonce à toute recherche pour se consacrer à l’enseignement et à la bureaucratie, soit il fait une croix sur sa vie personnelle.

Le système ne conçoit plus qu’un professeur du second degré ou un universitaire ait du temps. Il ne conçoit même plus cet ingrédient nécessaire de la réflexion qu’est la liberté. Un chercheur ne peut plus chercher seul, ou avec des collègues choisis, il doit s’intégrer dans des équipes (autres petites machines administratives) et leurs programmes de recherche, ou mourir. S’il est normal d’offrir la possibilité de participer à une équipe, on conçoit l’absurdité d’en faire une obligation. Rien de tel pour tuer radicalement toute velléité d’originalité.

Or, faute de temps libre à consacrer à la réflexion et au travail à long terme, faute de liberté tout court, il y a une catégorie de la société française qui est en train de disparaître : l’intellectuel. Qui pourra faire ce que l’administration n’a pas prévu et planifié qu’il fasse ? Qui pourra encore se consacrer à l’écriture d’un grand roman, d’un essai important ? La prolifération bureaucratique est en train de remplacer l’intellectuel ou le créateur par le pédagogue ou le fonctionnaire. Nous aurons la vie culturelle que les réformes de l’enseignement nous auront préparée.

Diplômes dévalués

Avec l’énorme augmentation de ses effectifs, l’université a été confrontée à un échec massif en première année. Les réformateurs refusent d’admettre que cet échec est dû à des lacunes profondes chez les étudiants, héritées du primaire et du secondaire, et que tout le système est en cause. Il ne s’agit pas de prétendre que « le niveau baisse » ni que les étudiants seraient globalement incompétents. Mais tout enseignant du supérieur sait parfaitement que les universités ont dû accueillir des masses d’étudiants incapables de suivre un cours rudimentaire, de rédiger un texte simple ou de le comprendre.

On a fait en sorte que puissent obtenir le baccalauréat des étudiants dont le niveau d’inculture est ahurissant, qui ne maîtrisent ni syntaxe, ni orthographe, ni vocabulaire. Selon les autorités, suivies par trop de journalistes spécialisés, la solution serait de réorganiser les examens, les disciplines et les pratiques enseignantes.On a d’abord exigé que les universitaires soient plus pédagogues. C’est, par obsession pédagogique de principe, ignorer la réalité de l’enseignement. Le mandarin qui débite son discours sans essayer de se faire comprendre est devenu une espèce rare. Il y a longtemps que les universitaires expliquent, simplifient. Mais il y a un degré de simplification qui fait perdre tout contenu et toute signification à ce que l’on veut enseigner.

On a ensuite vidé les premiers cycles universitaires de presque toute spécialisation et arrangé les examens de telle sorte que les mauvaises notes soient compensées au maximum. Actuellement, un étudiant en lettres ne sachant pas conjuguer un verbe du troisième groupe, ignorant les rudiments de toute culture littéraire, confondant Hugo et Zola, la révolution française et le surréalisme en dépit de tous les efforts « pédagogiques », peut espérer obtenir son diplôme d’études universitaires générales (DEUG) de lettres avec de l’informatique, du sport, de la technique d’expression et une option cinéma.

Puis on a estimé - autre idée géniale - que l’échec était dû à une mauvaise orientation. Il a donc fallu, encore une fois, jongler avec les horaires, l’organisation des études, pour prévoir des échanges de cours et des passerelles d’une faculté vers une autre. Pourtant, de toute évidence, l’échec de masse vient des lacunes de base, qui posent autant de problèmes en géographie qu’en philosophie, en anglais qu’en psychologie. On a, pour se conformer à l’Europe, « semestrialisé » les études (c’est-à-dire doublé les périodes d’examen). Autrement dit, des jeunes gens qui sortent du lycée, qui ne savent rien de l’université, disposent de douze séances de cours, au lieu de vingt-quatre, avant de subir leur examen. On imagine à quel point cette mesure peut, elle aussi, faire diminuer le taux d’échec.

Illusion démagogique

L’enseignement supérieur est devenu, en grande partie, de l’assistanat. Il faut reprendre toutes les bases : comment on prend des notes, comment on se sert d’une bibliothèque, comment on fait une phrase, comment on accorde un participe. On multiplie béquilles, tuteurs, rattrapages, cours de méthodologie. On évite au maximum d’enseigner la discipline même. On invente chaque année le nouveau truc qui permettra d’améliorer les chiffres. Résultats de ces permanentes contorsions pour obtenir à tout prix de bons taux de réussite : la création d’une gigantesque illusion.

Tout le système, depuis le primaire, confond qualité et quantité. On se réjouit d’une amélioration purement statistique qui ne correspond pas à des compétences réelles. De plus en plus de jeunes prolongent leurs études dans une université qui n’a plus de débouchés à leur offrir. Les diplômes sont dévalués par la démagogie qui tend à exclure toute sélection, et offrent peu de perspectives professionnelles claires, du moins dans les filières généralistes. Restent les concours. Mais là, la sélection perdure, bien entendu. Et les grandes écoles se taillent la part du lion. On aura donc à toute force poussé des jeunes gens dans des voies sans issue.

L’IUFM, quant à lui, offre à beaucoup d’étudiants la perspective de devenir professeurs d’école ou de collège s’ils réussissent le concours. On y met de plus en plus l’accent sur la théorie de l’enseignement au détriment des contenus. Ce système formera des instituteurs bourrés de didactique et de psychologie enfantine. Pas meilleurs pédagogues : prêts à faire de l’animation et à perpétuer la tromperie qui articule tout le système ; mais, hélas !, incultes. Et tout recommencera, depuis le début.

Le Monde Diplomatique, Setembro 2003