Christian Laval: Le séisme enseignant

Christian Laval: Le séisme enseignant

Près de trois mois durant, les enseignants se sont placés en première ligne du mouvement social. Energie, détermination, jeunesse mais aussi vaste "prise de parole", travail collectif de réflexion, formes d'action démocratiques ont marqué ce printemps 2003. On connaît les politiques régressives qui ont suscité la mobilisation : restrictions budgétaires, décentralisation, retraites. Tout s'est passé comme si la somme de mesures partielles avait éclairé d'un coup le sens d'une politique d'ensemble qui construit l'univers du chacun pour soi. Dans toutes les assemblées générales, dans tous les débats publics et manifestations, la même idée a couru : c'est un vrai choix de société qui nous est imposé. D'où le caractère très réfléchi et très universalisant des discussions et des propos, véritable "retour du politique" dans le monde social et professionnel. D'où également cette volonté de sortir des établissements scolaires, de s'adresser aux parents et à la population, de faire le lien avec d'autres catégories professionnelles et d'interpeller vigoureusement les élus politiques. Ce mouvement, en somme, a de très loin dépassé le cadre professionnel et a affirmé dans et par la contestation sociale le désir d'une autre société.

Reste à rendre compte de l'engagement à la fois inédit et puissant des enseignants en ce printemps 2003. Avec raison, on a souligné la dégradation des conditions de travail, accompagnée de la perception subjective croissante du métier comme disqualifié, mal payé, mal reconnu voire, en certains cas, de plus en plus dangereux. On a rappelé également la longue série des dénigrements et accusations dont l'école publique et les enseignants ont été les objets, de la part de la droite, mais aussi de celle de la gauche de la période Claude Allègre - qui a laissé des traces.

Si l'école est devenue ce point névralgique d'où peut surgir la critique sociale, cela tient d'abord à ce que les enseignants sont traversés par des contradictions objectives de plus en plus fortes. On leur impose d'intégrer dans une société qui se désintègre, on leur enjoint de trouver des solutions pédagogiques à une fracture sociale qui est le résultat des politiques économiques et sociales menées depuis plus de vingt ans, on leur demande d'assurer un rôle d'infirmerie du social quand les véritables causes de la fragmentation et de la division sociales en amont de l'école ne sont jamais interrogées ni combattues. Et maintenant la nouvelle ligne Sarkozy-Ferry remet en question cette illusoire fonction réparatrice des dégâts du néolibéralisme pour privilégier la fonction "régalienne" de l'école, tout aussi illusoire mais plus brutale, fondée sur l'inculcation des valeurs traditionnelles du travail et de l'autorité et le contrôle social généralisé.

Pour les enseignants, la contradiction entre les valeurs de l'école publique et une société de plus en plus inégale est un accélérateur de conscience politique radicale. Ils ont connaissance de la détresse économique et vivent très directement chaque jour les effets de la "casse sociale". Toute atteinte supplémentaire aux conditions d'enseignement, toute politique risquant d'accroître encore l'inégalité devant le service public leur est insupportable. D'où le refus des suppressions de postes et du type de décentralisation imposé. Ce sens d'une mission sociale globale n'empêche pas d'un autre côté les enseignants de se considérer toujours plus comme des salariés parmi les autres, de défendre leurs conditions de travail et de vie, de se protéger des effets de l'anomie sociale et des agressions gouvernementales. D'où certaines tensions entre une éthique de la mission et une identification à la condition générale des salariés, qui se sont par exemple traduites par des discussions passionnées sur les moyens d'action légitimes.

Mais il est une dimension de la mobilisation qui accentue la radicalité et permet de surmonter ces tensions. Le grand problème de l'Education, de son sens, de ses fins, de ses moyens, s'est reposé d'une façon assez éloignée du technicisme pédagogique et managérial dans lequel on l'avait enfermé. Fruit pour partie du courant "altermondialiste", de mieux en mieux relayé par le syndicalisme, un discours nouveau a pu redonner forme à cette question fondamentale : comment l'école peut-elle continuer à reposer sur des valeurs culturelles et politiques "classiques" d'émancipation, comment peut-elle encore former des citoyens dans un monde social où dominent les valeurs économiques et marchandes ? Dans un grand nombre de débats, les enseignants mobilisés ont clairement établi le lien entre la dégradation du service public et les processus de la mondialisation libérale et ont pu situer le choix politique majeur pour l'enseignement : s'agit-il de faire de l'école une sorte d'entreprise éducative vouée à la production des "ressources humaines" dans l'optique d'une guerre économique sans fin et d'une croissance illimitée des marchandises ou faut-il donner à l'école une fonction plus universelle de développement des facultés humaines ? Dans la défense très ferme du service public comme dans la vigilance face aux logiques de privatisation de l'Education, une conception de la société et de l'Homme a cherché à s'affirmer, aux antipodes de l'insignifiance de la marchandisation généralisée.

Ce mouvement a fait aussi l'épreuve amère de ses limites. On dira sans doute que toute rupture avec l'apathie dans notre société est déjà en soi un acquis formidable et que l'essentiel tient à cette vitalité de la lutte qui, de décembre 1995 au printemps 2003, en passant par les luttes anti-Allègre de 1998-2000, ne s'est pas démentie. Porteurs d'un vrai questionnement, les acteurs du mouvement social restent toujours dramatiquement privés d'horizons politiques et, plus fondamentalement, d'une conception claire de la société désirable. D'où ce sentiment de vide que beaucoup ressentent après une mobilisation si forte. La maturité même dont les acteurs ont témoigné dans la réflexion et dans l'action montre en tout cas qu'ils ne se contenteront pas de quelques slogans et promesses de tribune.

Champ libre, 03/07/03