Christian De Montlibert: Et déjà une chaire L’Oréal au Collège de France!

Christian De Montlibert: Et déjà une chaire L’Oréal au Collège de France!
Universitaires à l’affût de parrains dans le privé
Christian De Montlibert, Professeur à l’université Marc-Bloch (Strasbourg), auteur de Savoir à vendre. L’enseignement supérieur et la recherche en danger, Raisons d’agir, Paris, 2004.

Quand il reçoit une délégation d’universitaires, le chef de l’Etat français, M. Jacques Chirac, transpose désormais machinalement les mots-clés du libéralisme dans le langage du management éducatif: «émulation» pour concurrence, «autonomie» des établissements pour gestion entrepreneuriale, «évaluation» et «excellence» pour stimulation par l’intérêt matériel, «pilotage par projet» pour flexibilité et adaptabilité. De son côté, le Collège de France, haut lieu du savoir gratuit et universel, opère à son tour sa mue. Désireux de se faire mieux connaître, il a hébergé il y a quelques mois la finale des «Dicos d’or», une émission de Bernard Pivot. Sans pudeur excessive ni débat interne trop vif, il courtise même les patrons des grandes entreprises (dont Bernard Arnault, PDG de LVMH et première fortune nationale), allant jusqu’à voter la création d’une «chaire d’innovation technologique Liliane-Bettencourt». Du nom de la principale actionnaire de L’Oréal... et de la deuxième fortune de France.

Souvent impulsé à l’échelle européenne, un primat de la rentabilité imprègne les orientations universitaires du gouvernement (1). Depuis une dizaine d’années, les universités sont sommées de tenir compte des «besoins» des entreprises. Au moment où une telle injonction a réduit la liberté des enseignants, des «réformes» successives ont assimilé l’étudiant à un entrepreneur capable de rationaliser sa formation pour maximiser son intérêt. Les conditions nécessaires à la production de la connaissance en ont été transformées.

Dans l’éducation, la croyance que le salut viendra de l’enrôlement de la science au service de l’économie impose que les modes de fonctionnement de l’université, jugés archaïques, soient rendus plus productifs. Avec la marchandisation et le management en ligne de mire, une série de rapports officiels recommandent de drainer des fonds privés vers les laboratoires universitaires et, pour favoriser les investissements dans la recherche, de modifier, par exemple, le droit de la propriété intellectuelle et des brevets.

Au cours de luttes parfois âpres, les universitaires et les chercheurs avaient développé des univers autonomes ayant leurs systèmes de recrutement, de formation, d’évaluation et de fonctionnement. La construction d’un tel monde de débats clos sur lui-même empêcha en partie l’intrusion de critères et de jugements externes. Et permit, non sans risques de mandarinat et de reproduction sociale, l’élaboration d’une pensée travaillée par une «rectification critique».

En créant des systèmes dans lesquels la parole est, autant que possible, indépendante de tout lien de subordination, les universitaires ont élaboré des institutions capables de les affranchir des exigences des pouvoirs économiques et politiques. Mais ces systèmes sont toujours susceptibles d’être remis en cause par les injonctions des pouvoirs (économiques et politiques), soucieux de «rentabiliser» la «production» des savoirs.

Car la volonté des gouvernements – en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie ou en Suisse – d’enrôler le savoir au service de la production influence l’organisation du travail des chercheurs. Elle débouche en effet sur l’exigence que les investissements soient rapidement transformés en découvertes qui profitent aux entreprises. Il faut donc contrôler les orientations de la recherche en amont par une définition des thématiques et, en aval, par une évaluation «scientométrique». La logique des «appels d’offres» y contribue, qui fait la part belle au thème de l’évaluation.

Dans les sciences dites «dures», les mécanismes de rapprochement des intérêts de l’économie sont plus avancés : à Strasbourg, l’université scientifique Louis-Pasteur a, début 2004, transformé un centre d’analyse et de recherche en société privée dont elle détient 56,6 % des actions. Elle a aussi mis en place un service de relation avec les entreprises et transformé son «incubateur» en association pour obtenir «une plus grande ouverture à l’ensemble de nos partenaires». L’université de lettres et sciences humaines Marc-Bloch n’est pas en reste. En 2005, elle crée à son tour une fonction de chargé de la «valorisation des recherches» qui aura pour mission de rapprocher celles-ci des intérêts d’éventuels utilisateurs (2).

Cette soumission aux exigences des utilisateurs (entreprises privées ou fondations) amenuise la liberté de choix des thématiques, des méthodes et des publications de résultats. Une entreprise qui finance des recherches sur des produits contre l’endormissement, en espérant profiter de l’accroissement de la demande que créent les horaires atypiques et la flexibilité, pourrait-elle longtemps soutenir des recherches critiques sur les conséquences des transformations des conditions de travail ? Jusqu’où peut aller le soutien de sociétés agroalimentaires comme Bonduelle et McCain (dont la pomme de terre frite est la spécialité) dans des programmes de recherche de la fondation qu’elles ont mise en place pour étudier les maladies cardio-vasculaires ?

Mme Sheldon Krimsky a montré que, dans les laboratoires américains financés par la phytochimie, les travaux sur les plantes sauvages et les insectes ont été réduits à la portion congrue alors que les expériences sur les effets de tel ou tel produit se sont accrues. Sans qu’il y ait jamais eu d’injonctions des sociétés de chimie : les chercheurs se sont ajustés à ce qu’ils supposaient être la demande de leur mécène (3). Les sciences sociales, qui obligatoirement développent un regard critique sur le monde social, peuvent, de leur côté, être invitées à plus de retenue ou se voir carrément enrôlées au service des intérêts des puissants. Déjà, entre les deux guerres, des universitaires et des chercheurs étudiaient aux Etats-Unis les «causes sociales de la sous-productivité», les «raisons des préjugés anticapitalistes» et les «caractéristiques psychologiques et psychiatriques des fauteurs de troubles».

Les fondations induisent des effets de même ordre. Les entreprises ne les financeront que si elles en retirent des avantages directs (découvertes de procédés ou de produits susceptibles d’augmenter leurs profits) ou indirects (amélioration de leur image). Et, lors de la mise en place des pôles de compétitivité, les grandes entreprises qui en sont les pivots récupèrent à la fois les résultats des recherches et la manne versée par l’Etat. Ainsi, en Lorraine, le pôle consacré aux «matériaux innovants» est soutenu par Arcelor, Saint-Gobain et Mittal Steel. Dans le Limousin, les composants électroniques intéressent Legrand et Photonis. La Haute-Savoie se spécialise en «mécatronique» grâce au concours de Dassault Aviation, Bosh, Valeo, Arcelor, DAV, Stäubli. En PACA, enfin, Gemplus sera le principal bénéficiaire des travaux sur les communications sécurisées.

Si l’organisation de la recherche est modifiée, l’enseignement supérieur l’est aussi. La transformation des contenus des disciplines enseignées qu’entraîne le développement des licences et masters professionnels a pour objectif de préparer à des emplois tels qu’ils sont en ce moment définis par l’organisation du travail. Un tel utilitarisme entraîne à son tour une simplification des problématiques qui organisent les savoirs. La formation en sciences sociales de la licence «métier du tertiaire, conseiller de clientèle de la banque-assurance» se réduit par exemple à l’apprentissage des techniques d’écoute et d’identification des «besoins», à l’examen des «motivations» des clients et au maniement des relations humaines.

Par ailleurs, ces enseignements professionnalisés obligent à faire appel à des cadres d’entreprises qui importent dans l’université un point de vue fondamentalement différent de celui qui prévaut dans la production de la connaissance. Résultat : un tiers des enseignants des instituts d’administration des entreprises des universités de droit, 44 % des enseignants de l’université Paris-Dauphine, les deux tiers de ceux de l’université d’Evry sont des salariés de sociétés privées intervenant dans des formations. Les universitaires qui enseignent dans ces établissements sont plus souvent qu’ailleurs amenés à rechercher des «contrats» et à «vendre» les produits de leurs recherches.

Autrefois tributaire d’une logique de progression dans l’acquisition du savoir, la structure des programmes dépend désormais davantage d’une tactique de séduction des étudiants-clients. La concurrence croissante entre toutes les universités et toutes les écoles de commerce et de gestion pour offrir des formations qui attirent les étudiants oblige d’ailleurs à spécialiser du personnel dans la «com» ou, mieux encore, à recruter sur un poste de contractuel un cadre issu d’une entreprise de communication. La multiplication des encarts publicitaires dans la presse confirme assez la mise en route de cette logique de la concurrence.

L’assimilation de l’étudiant à un entrepreneur rationnel de sa formation n’est pas non plus sans conséquences sur la construction des connaissances. Dans quelques années, l’étudiant pourra construire son parcours de formation en choisissant les éléments d’enseignement (système européen de transfert de crédits, ECTS) qui l’intéressent ou qui lui semblent plus faciles à obtenir. Au cas où des savoirs apparaîtraient moins attractifs ou dépassés, certains cours – c’est-à-dire certaines connaissances – risquent de ne plus être enseignés. Dans chaque unité de formation et de recherche (UFR) engagée dans la mise en place de la réforme, des luttes entre enseignants ont été motivées par la question de savoir ce que deviendront les cours optionnels s’ils «n’attirent» pas les étudiants. En somme, la «flexibilité» s’impose dans l’acquisition des connaissances et prépare la flexibilité des contrats de travail (4).

De telles transformations des manières de travailler des universitaires ne seraient pas aussi importantes si n’existaient pas des correspondances avec des changements internes au système d’enseignement. D’une part, nombre de professeurs ont déjà développé, au sein même des universités, des structures quasi privatisées ayant des objectifs de conquête de «marchés». Récemment, l’université des lettres et sciences humaines de Strasbourg a discuté du prix de futures formations et a envisagé de faire payer : 4 800 euros pour une formation initiale «d’interprétation de conférences» (6 800 euros en formation continue), 6 000 euros pour une «formation en intelligence économique et gestion du développement international», 2 740 euros pour une formation de master professionnel en «images de synthèse appliquées à la communication»...

D’autre part, des établissements (des écoles de gestion, en particulier), qui ont intégré les nouvelles règles de la «gouvernance», associent des entreprises à la définition de leurs orientations, créent des fondations, acceptent la logique des certifications et des évaluations externes réalisées par des sociétés d’audit privées. En 2005, la réglementation de l’enseignement supérieur privé a d’ailleurs été assouplie.

Certains universitaires sont d’autant plus disposés à servir la «réforme» qu’ils en escomptent des avantages de carrière : des présidents d’université ont rivalisé d’imagination pour faire de leur établissement une «marque» reconnue sur le «marché» mondial (5) ; des professeurs d’économie ont souhaité que leur laboratoire travaillent sur un nombre restreint de programmes préalablement définis par les entreprises qui les financeraient et assureraient le marketing (diffusion) des produits (publications des recherches). Le campus de Grenoble, qui regroupe tous les établissements d’enseignement supérieur de la ville, a créé une «maison de l’entrepreneuriat».

En association avec France Télécom et Groupama, l’université Lyon-III vend ses expertises. Celle de Toulouse-I est liée à EADS et à Pernod Ricard – un marchand d’armes et un fabriquant de boissons alcooliques.

Notes:

(1) Lire Gérard de Sélys, «L’école, grand marché du XXIe siècle», Le Monde diplomatique, juin 1998 ; et, sur la réforme des diplômes dite «LMD» (licence, master, doctorat), Abélard, «Recettes pour une université plus mercantile», Le Monde diplomatique, mai 2004.

(2) Une loi française de mars 2006 institutionnalise cette situation : la définition des thématiques et de la programmation de la recherche échappe aux chercheurs ; le financement est étroitement soumis aux investissements des entreprises.

(3) Cf. Sheldon Krimsky, La Recherche face aux intérêts privés, Les Empêcheurs de tourner en rond, Paris, 2004. Lire également Ibrahim Warde, «L’université américaine vampirisée par les marchands», Le Monde diplomatique, mars 2001.

(4) Tout en protestant contre le contrat première embauche (CPE), les étudiants en sociologie de l’université Marc-Bloch ont réclamé dans un tract du 4 avril le retrait de la réforme dite «LMD» «qui plie l’université aux lois du marché, qui renforce l’efficacité des mécanismes producteurs d’inégalités, qui hiérarchise le savoir et la recherche suivant les critères de rentabilité, qui hiérarchise les filières, nuisant aux qualités des enseignements, qui discrimine les étudiants en fonction des filières, qui légitime une idéologie de la “mobilité” propre à l’entreprise».

(5) Lire l’enquête d’Alain Garrigou, «Comment Sciences Po et l’ENA deviennent des “business schools”», Le Monde diplomatique, novembre 2000.

Le Monde Diplomatique, mai 2006