Richard Hatcher: L’école britannique livrée au patronat

Richard Hatcher: L’école britannique livrée au patronat
M. Anthony Blair, démolisseur zélé de l’enseignement public

On connaissait l’empressement de M. Anthony Blair à satisfaire les désirs du patronat. Notamment en bloquant toute avancée sociale dans les négociations sur le traité constitutionnel. Mais on n’imaginait pas qu’il irait jusqu’à confier au secteur privé les commandes du système éducatif. En transformant l’école en entreprise, le «nouveau travaillisme» montre une fois de plus qu’il incarne l’avenir de l’Europe libérale.

En mars 2000, le Conseil européen de Lisbonne avait fixé comme principal objectif à la politique de l’Union en matière d’éducation de produire un capital humain rentable au service de la compétitivité économique (1). En Angleterre (le reste du Royaume-Uni est moins touché), bâtissant sur les fondations laissées par Mme Margaret Thatcher, le gouvernement travailliste de M. Anthony Blair a utilisé trois nouveaux leviers pour «réformer» le système scolaire dans cette logique (2).

Le premier est constitué par de puissantes agences gouvernementales comme le Bureau des normes éducatives (Office for Standards in Education – Ofsted), qui pratique des inspections très strictes dans les établissements, et l’Agence pour la formation des enseignants (Teacher Training Agency), chargée de superviser la formation initiale et continue des maîtres. Le deuxième est la tentative de recyclage des proviseurs et des principaux pour en faire des cadres de direction fermement engagés au service des objectifs gouvernementaux. Le troisième, qui fait l’objet de cet article, est le secteur privé, décrit en 1998 – un an après l’arrivée au pouvoir de M. Blair – comme «capable, entre tous, de piloter le changement et l’innovation», pour reprendre les propos de M. Michael Barber, conseiller du gouvernement pour les questions d’éducation.

Sept ans après, on peut effectivement constater que les sociétés et les entrepreneurs privés, qu’ils agissent à titre commercial ou bénévole, sont désormais des acteurs centraux du système éducatif. Le gouvernement se repose en effet sur eux, qu’il s’agisse des méthodes pédagogiques, des programmes ou de l’administration des établissements. En témoigne, dans le cas des méthodes, l’attribution par l’Etat d’un contrat de cinq ans et d’un montant de 177 millions de livres (253 millions d’euros) à la principale société de «business de l’éducation», Capita. Elle va employer plusieurs centaines de consultants pour mettre en place des sessions de formation et conseiller les maîtres sur la façon d’appliquer la Stratégie nationale pour l’apprentissage de la lecture, de l’écriture et du calcul dans l’enseignement primaire (National Primary Strategy for Literacy and Numeracy) et la Stratégie pour le niveau-seuil 3 d’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans l’enseignement secondaire (Key Stage 3 Literacy Strategy in Secondary Schools).

Le rôle central du privé dans le «management» apparaît également dans l’attribution aux enseignants de salaires au mérite. Des contrats de plusieurs centaines de millions de livres ont été signés avec un grand nombre de sociétés pour l’élaboration de critères d’évaluation des performances des maîtres, pour le recrutement de consultants chargés de former les chefs d’établissement à l’évaluation de leurs propres enseignants, et aussi pour évaluer ces mêmes chefs d’établissement afin de s’assurer qu’ils remplissent correctement leur tâche.

Autre grande source de profits : la privatisation des services aux établissements, dont beaucoup relevaient jusque-là de la responsabilité des autorités locales en matière d’éducation (Local Education Authorities, LEA). Cela va des cantines à l’entretien des locaux, en passant par des prestations qui se situent pourtant au centre même de l’activité éducative : la mise à disposition de formateurs spécialisés ou de conseillers pédagogiques. Les LEA sont les départements chargés de l’éducation dans les collectivités locales, dont chacune couvre une ville ou un comté, à l’exception de Londres, qui en compte trente-trois. La politique du gouvernement de M. Blair a consisté à contraindre les LEA à transférer pratiquement la totalité de leurs budgets aux établissements, à charge pour ces derniers d’acheter bon nombre de services au secteur privé. A de nombreuses reprises, des LEA ont été inspectées par l’Ofsted et jugées «défaillantes». L’Etat les a alors contraintes à sous-traiter tous leurs services au privé.

Il reste que les entreprises privées ne sont pas attirées par la gestion directe des écoles publiques à des fins lucratives. Non pas que cela leur soit interdit : la loi de 2002 sur l’éducation oblige les LEA à faire un appel d’offres au privé pour la gestion des futurs établissements dont la construction est programmée ou pour celle des établissements jugés «défaillants» par l’Ofsted. Toutefois, depuis l’arrivée du Parti travailliste au pouvoir en 1997, seules trois écoles publiques sont passées sous le contrôle direct de sociétés privées. Et cela pour deux raisons principales : jusqu’à présent, les LEA ont réussi à éviter de lancer des appels d’offres, et les entreprises elles-mêmes ne sont pas convaincues que de telles opérations soient suffisamment rentables.

Le gouvernement a aussi adopté une stratégie supplémentaire pour faire des entreprises autant de moteurs du changement dans le système éducatif : le mécénat. Sa forme la plus indirecte, mais la plus influente, est le parrainage des établissements «spécialisés». Il s’agit de collèges ou lycées (11 à 16 ans ou 11 à 18 ans) qui, outre l’enseignement du Programme national (National Curriculum), se spécialisent dans une discipline particulière : arts, sciences, langues modernes ou «affaires et entreprises». Justification avancée : les établissements doivent répondre à la diversité des «aptitudes» des élèves, et la panoplie des choix possibles constitue un élargissement de la démocratie. La plupart des enseignants ne sont guère convaincus, mais plus de la moitié des établissements secondaires, alléchés par la perspective de recevoir des crédits gouvernementaux supplémentaires, sont devenus «spécialisés», et l’intention du pouvoir est qu’ils le soient finalement tous. Pour acquérir ce statut, ils doivent trouver 50 000 livres (71 000 euros) de sources externes, principalement des entreprises.

Stimuler l’esprit d’entreprise

Ce dispositif remplit deux fonctions : stimuler l’esprit d’entreprise dans la gestion des établissements et lier plus étroitement ces derniers au monde des affaires. Dans la pratique, bon nombre de sponsors sont de grandes sociétés désireuses de s’afficher comme «entreprises citoyennes» (3). Elles ne sont pas intéressées par la gestion des établissements, même si certaines d’entre elles délèguent des représentants dans leurs conseils d’administration. Une absence notable parmi les mécènes : celle des entreprises du «business de l’éducation».

L’autre forme de mécénat, qui va beaucoup plus loin, concerne les «académies», de nouveaux établissements secondaires d’Etat créés dans les zones socialement défavorisées. Elles sont financées directement par le gouvernement, mais dotées du cadre législatif qui régit les établissements privés, de telle sorte qu’elles échappent à celui auquel sont astreints les autres établissements publics. Elles ne relèvent donc pas des LEA et disposent d’une totale liberté, en particulier en matière de programmes. A ce jour, 17 ont été ouvertes, et l’objectif est d’en avoir 200 en 2010.

Les mécènes doivent payer 20 % des coûts d’immobilisation (environ 2 millions de livres ou 2,8 millions d’euros), et le gouvernement fournit le reste des coûts de construction de l’école (en moyenne 35 à 42 millions d’euros, c’est-à-dire bien davantage que pour une école ordinaire), de même que les frais de fonctionnement. Les terrains et des bâtiments de l’école publique existante, actuellement propriété de la collectivité locale, sont transférés à la nouvelle académie, ce qui permet aux sponsors de les acquérir à 20 % de leur valeur. Le sponsor peut nommer la majorité des membres du conseil d’administration, et donc contrôler l’établissement, notamment par le choix et la promotion des enseignants (4).

Outre les patrons, le gouvernement encourage les Eglises et les écoles privées huppées à sponsoriser ces établissements. Le site du gouvernement recense les 17 existants, ainsi que leurs innovations pédagogiques (5). Les mécènes sont principalement des entrepreneurs milliardaires aux motivations diverses, sans qu’elles soient exclusives les unes des autres : philanthropie, transmission des valeurs du monde des affaires, promotion de l’image de leur entreprise, recherche d’influence politique. L’un d’eux, Sir Peter Vardy, possède un grand réseau de concessionnaires d’automobiles. C’est aussi un chrétien fondamentaliste qui croit que la Bible doit être prise au pied de la lettre. Dans son académie, le créationnisme est enseigné au même titre que la théorie darwinienne de l’évolution, et les livres de Harry Potter sont interdits au prétexte qu’ils encouragent la croyance dans la sorcellerie. L’académie a été inspectée par l’Ofsted et a bénéficié d’un excellent rapport.

Le mécénat éducatif constitue-t-il une étape vers la prise en main des écoles publiques à des fins lucratives ? C’est une éventualité à ne pas exclure pour l’avenir, particulièrement dans le contexte de l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il existe cependant divers obstacles. Tout d’abord, il faudrait que les sponsors actuels soient remplacés par d’autres ayant pour objectif de gagner de l’argent. Et il faudrait, de surcroît, qu’ils aient la perspective d’en gagner davantage que dans d’autres secteurs. Or, aux Etats-Unis, pour l’année scolaire 2003-2004, seules 47 sociétés avaient des contrats de gestion de 417 écoles publiques, et très peu d’entre elles ont dégagé des bénéfices.

La question de la rentabilité se pose pour les conséquences probables de l’AGCS sur l’éducation. La principale cible du lobby du «business de l’éducation» est l’enseignement post-obligatoire, et cela par les systèmes d’enseignement à distance ou la création de campus universitaires à l’étranger. De plus, dans leur majorité, et contre les positions de la Commission, les gouvernements des Etats membres de l’Union européenne (UE) semblent encore réticents à l’idée de prendre des engagements en matière de scolarité obligatoire au titre de l’AGCS. Ainsi, l’article III-315 du traité constitutionnel européen en cours de ratification précise que, pour la négociation et la conclusion d’accords commerciaux, l’unanimité (et non plus la majorité qualifiée) est requise «dans le domaine des services sociaux, d’éducation et de santé lorsque ces accords risquent de perturber gravement l’organisation de ces services au niveau national et de porter atteinte à la responsabilité des Etats membres pour la fourniture de ces services».

M. Blair est allé bien au-delà de la position de négociation de l’UE pour l’AGCS en ouvrant le système d’éducation public au secteur privé, mais on ne voit se dessiner aucun mouvement des milieux d’affaires en faveur d’une prise de contrôle de la gestion des établissements à des fins lucratives. D’ailleurs, pour le gouvernement, ce qui compte vraiment, ce ne sont pas les entreprises du «business de l’éducation», secteur relativement faible de l’économie, mais les intérêts des secteurs capitalistes dominants, des gros employeurs. Pour ces derniers, c’est au système public qu’il appartient de former le «capital humain», mais selon leurs desiderata (6).

C’est exactement ce que demande le comité consultatif des affaires et de l’industrie de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans un document de travail (7) soumis lors de la rencontre des ministres de l’éducation tenue à Dublin les 18 et 19 mars 2004 : «A notre avis, le gouvernement a la responsabilité principale en matière de formation initiale. Les employeurs et les entreprises y contribuent en travaillant avec le gouvernement et avec les institutions éducatives pour leur assigner des objectifs clairs en fonction des besoins du marché.»

Le Livre blanc sur les 14-19 ans publié en février dernier par le gouvernement britannique correspond parfaitement à cette feuille de route. Au lieu de maintenir un tronc commun de matières jusqu’à l’âge de 16 ans, il prévoit une orientation vers des enseignements professionnels à l’âge de 14 ans, sous la conduite du patronat : «Nous entendons mettre les employeurs au poste de commandement, afin qu’ils jouent un rôle-clé dans la fixation des filières d’enseignement et dans la définition détaillée du contenu des diplômes.» Un socle de connaissances au rabais, sans sciences sociales, sans langues vivantes, sans humanités et sans arts. Une sorte d’équivalent éducatif du salaire minimum, et non sans raison, puisque c’est ce à quoi il mènera les élèves des milieux populaires...

(1) Lire Louis Weber, « L’école républicaine mise en bière », Le Monde diplomatique, mars 2005.

(2) Ken Jones, Education in Britain, Polity Press, Cambridge, 2003.

(3) Visiter le site du Specialist Schools Trust, l’agence gouvernementale chargée de la promotion des écoles spécialisées.

(4) Visiter le site du Syndicat national des enseignants (NUT) sur les académies.

(5) Visiter le site du ministère de l’éducation et des qualifications (DFES) sur les normes pédagogiques.

(6) Lire « BIAC Discussion Paper to the OECD Meeting of Education Ministers on Raising the Quality of Learning for All », Comité consultatif des affaires et de l’industrie (BIAC) auprès de l’OCDE, mars 2004.

(7) Lire Richard Hatcher, « Privatisation and sponsorship : the re-agenting of the school system in England », Journal of Education Policy, volume 20, Londres, 2005.

Le Monde Diplomatique, Avril 2005