Pierre J. Jeanniot: Crise financière à l'UQAM - L'université d'État a besoin de l'État

Pierre J. Jeanniot: Crise financière à l'UQAM - L'université d'État a besoin de l'État
Pierre J. Jeanniot, Chancelier de l'UQAM, ex-président d'Air Canada et ex-directeur général de l'Association international des transporteurs aériens (IATA)

J'ai pendant presque toute ma vie active été associé à l'UQAM. Je l'ai vue naître avec le réseau de l'Université du Québec (UQ), puis croître et se développer. J'ai sans doute contribué modestement à ce développement et à son rayonnement actuel. J'ai vécu ses crises d'adolescence. Au début des années 70, j'ai supervisé la phase 1 de la construction du premier campus, formé par les pavillons Hubert-Aquin et Judith-Jasmin. Est-il nécessaire de préciser qu'ils ont été aménagés à l'intérieur des budgets impartis à l'époque?

Aujourd'hui, la salle du conseil d'administration de cette université porte mon nom, et c'est un honneur. J'en suis également le chancelier. C'est un titre strictement honorifique qui ne va pas sans le sentiment d'avoir une responsabilité morale quant à l'avenir de cette institution. Deux de mes enfants sur trois sont diplômés de l'UQAM. Je me sens donc solidaire de cette communauté dans la crise qui la secoue depuis plus d'un an.

L'UQAM est en quelque sorte une conclusion de la Révolution tranquille, cette période d'émancipation historique des francophones. Inspirée en partie du modèle multicampus de l'Université de la Californie, la création du réseau de l'Université du Québec s'est imposée pour accueillir les jeunes Québécois qu'on encourageait alors à poursuivre leurs études plus longtemps que leurs parents de façon à mieux maîtriser leur propre avenir. En formant la constituante prépondérante dès le début, l'UQAM a répondu avec enthousiasme à cet appel en faveur d'une plus grande accessibilité des études postsecondaires pour la grande région de Montréal.

Sans faculté prestigieuse de génie ou de médecine comme d'autres grandes universités, l'UQAM s'est dès le départ investie de la mission d'explorer de nouveaux champs d'excellence. Elle s'est donné une personnalité propre en devenant rapidement un véritable incubateur d'innovations et en favorisant une très grande liberté académique. C'est ainsi que l'UQAM, tournée vers l'avenir, a développé ses propres pôles d'excellence: qu'on pense à l'environnement, aux communications, à l'informatique, au droit du travail ou encore à son école des sciences de la gestion.

Dans la formation du capital humain, clef de l'avenir du Québec, l'UQAM a réussi au-delà des espoirs que nous pouvions entretenir dès la fin des années 60. Plus de 170 000 personnes qui contribuent de nos jours au progrès de la société québécoise dans un grand nombre de domaines sont d'abord passées par l'UQAM. Forte de ses réalisations, sans doute l'UQAM se sent-elle à l'étroit dans le réseau de l'Université du Québec. La crise financière a d'ailleurs révélé de vives tensions au sein de l'UQ. Il faudra un jour adapter cette fédération d'établissements à l'importance respective de ses membres. C'est une question qu'il faudra aborder franchement, mais lorsque l'UQAM sera sortie du pétrin actuel.

Une aberration économique

J'ai probablement connu plus de turbulences à l'UQAM que dans mes fonctions de dirigeant d'Air Canada ou de l'Association internationale des transporteurs aériens. Je me souviens de conseils d'administration qui se prolongeaient jusqu'à 5h le matin, de la mise en tutelle du département d'économie et d'une grève particulièrement éprouvante des professeurs. Mais aucun de ces tumultes n'a menacé l'avenir de l'UQAM, contrairement à l'échec des systèmes de gouvernance qui, au cours des dernières années, ont permis à une poignée de gestionnaires irresponsables de mettre l'université en péril par des investissements immobiliers qui représentent une véritable aberration économique.

La grande question qui se pose toujours reste à savoir comment tous ces systèmes ont flanché en même temps. Comment ces dérapages ont-ils pu se produire à l'insu des membres du conseil d'administration, des vérificateurs externes et des dirigeants du réseau de l'Université du Québec? Il est également légitime de se demander où était le ministère de l'Éducation lorsque ces événements se sont déroulés. Mais devant le fait accompli, je ne voudrais pas distribuer les blâmes.

La deuxième partie du rapport du Vérificateur général du Québec fera sans doute la lumière sur ce qui reste de zones d'ombre. Le gouvernement devrait sous peu encadrer par une loi les immobilisations de ses institutions et voudra exercer un droit de regard sur les projets futurs. Souhaitons que ce ne soit pas un regard obtus mais un regard visionnaire.

Faire payer les étudiants et les professeurs serait injuste

En équilibre précaire au bord du gouffre financier, la situation de l'UQAM doit d'abord être stabilisée. C'est une université d'État, et l'État doit assurer sa survie en ne compromettant pas ses missions académiques. Les professeurs, les employés et les étudiants ne doivent pas être conscrits pour payer les dégâts qu'un petit groupe de gestionnaires mal avisés a causés. Le contraire serait injuste. Cela signifie également que le niveau de financement à long terme de l'UQAM doit être garanti pour l'avenir. Chacun doit apporter sa contribution pour que la rigueur financière redevienne un facteur central dans le fonctionnement de l'université.

Il est loin d'être contradictoire de penser qu'une gestion rigoureuse est probablement la meilleure garantie que la créativité, l'innovation et l'excellence pourront continuer de fleurir dans l'enceinte de l'UQAM. La rigueur ne signifie pas la mesure de la productivité d'un intellectuel ou d'un professeur; la rigueur financière implique qu'on se donne les moyens de préserver la qualité de la formation. Ce raisonnement est aussi valable pour les étudiants qui réclament une gratuité que la société n'a tout simplement pas les moyens de payer.

Rétablir la confiance

Malgré les conséquences désastreuses liées aux dernières aventures immobilières de l'université, la direction actuelle a déployé de grands efforts pour maintenir son fonctionnement normal. L'image de l'UQAM a été quelque peu affectée, mais la confiance en son rôle et en sa capacité de remplir sa mission selon des standards de qualité doit à tout prix être préservée. Il s'agit de sa force d'attraction et de l'imposante contribution de cet établissement à notre collectivité.

Pour avoir participé à la création de la Fondation de l'UQAM, je sais à quel point le recrutement des donateurs est une tâche exigeante dans une société du savoir où la concurrence entre les institutions dans la recherche de financement privé est féroce. Plus jeune que les autres universités, l'UQAM a formé un fort contingent de dirigeants d'entreprises et d'organisations dont plusieurs sont désormais en position de pouvoir faire bénéficier l'université de leur réussite et de leur générosité. Ils voudront redonner ce qu'ils ont reçu, favoriser le développement d'une formation particulière, de programmes de bourses d'études, ou encourager les activités de recherche.

Nous devons tout mettre en oeuvre pour que ces personnes regardent vers l'UQAM plutôt qu'ailleurs. C'est pourquoi le gouvernement du Québec ne doit plus tergiverser sur la remise en état du financement de l'UQAM. Les donateurs privés et les anciens diplômés seront alors encouragés à pousser à la roue. De mon côté, comme chancelier de l'université, je me ferai un devoir de les convaincre que leur contribution servira à faire progresser notre société, comme l'UQAM l'a fait depuis près de 40 ans. Ce n'est qu'un avant-goût de ce qu'elle fera pour nos jeunes et pour l'avenir de notre collectivité, à la condition qu'elle retrouve rapidement son équilibre financier.

Le Devoir, 06/12/07

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