Christophe Charle: Fabriques de la pensée

Christophe Charle: Fabriques de la pensée
Professeur à l’université Paris-I - Panthéon-Sorbonne, président de l’Association de réflexion sur les enseignements supérieurs et la recherche (Areser)

Manière de voirLa guerre des idées

Au moment où les universités et les organismes de recherche traversent, en France comme dans de nombreux pays du monde, des crises majeures accompagnées de mouvements de protestation d’une ampleur inédite, ce numéro de Manière de voir permet de prendre une vue d’ensemble des questions en débat au cœur de ces mouvements. Comment organiser la production et la transmission du savoir ? Quel doit être le rôle de l’Etat, celui des revues, des ressources tirées du secteur privé dans le financement et la diffusion des recherches ? Doit-on contrôler les ressources a priori ou a posteriori pour innover en matière intellectuelle ? Les universitaires, les chercheurs, les intellectuels sont-ils encore des « fonctionnaires de l’universel », selon l’expression de Pierre Bourdieu, ou sont-ils devenus de simples spécialistes programmés par les institutions qui les emploient ou les publics qui les paient ou les écoutent ? Quel changement l’ouverture internationale de la compétition entre les centres du savoir et de la vie intellectuelle introduit-elle dans les pratiques héritées du XIXe et du XXe siècle ? Autant de questions à la fois complexes et hautement politiques par leurs implications que la plupart des articles ici réunis posent et auxquelles ils apportent des réponses qui évitent les simplismes grâce à des comparaisons internationales, des regards disciplinaires variés, l’usage de statistiques et de cartes inédites, très parlantes face aux simplifications des médias ordinaires.

Le numéro est structuré en trois parties : la première est consacrée aux « producteurs d’idées », expression qui permet d’éviter les polysémies du mot « intellectuel ». On y voit en effet toute l’importance dans le paysage actuel des penseurs ou essayistes néolibéraux, conservateurs ou néoconservateurs dans la bataille des idées de ces dernières années et les puissants relais dont ils bénéficient partout via les « think tanks » (boîte à idées), les fondations américaines, européennes ou françaises, les revues, la médiatisation biaisée dont profitent certaines figures dont le discours compte moins que le martèlement de formules toute faites, via des réseaux bien rodés reliant grands hebdomadaires, radios privées, chaînes de télévision grand public, jurys de prix ad hoc, comptes rendus complaisants, conférences surpayées. Face à ces tenants de l’ordre établi, la figure traditionnelle de l’intellectuel universaliste ou celle, plus récente, de l’intellectuel spécifique, définie par un texte de Michel Foucault dont un extrait est cité page 26, semble sur la défensive. Serge Halimi rappelle combien l’anti-intellectualisme a été cultivé aux Etats-Unis dans toutes les périodes de réaction politique et sociale (des remarques analogues vaudraient pour l’Angleterre de Margaret Thatcher mais aussi néotravailliste) : dans les années 1930 face au « brain trust » du New Deal de Roosevelt, dans les années 1950 pendant la chasse aux sorcières contre la gauche intellectuelle, dans les années 1980 et 1990, pour hâter le démantèlement des restes de l’Etat-providence sous les présidences républicaines et néolibérales.

La réduction des espaces de liberté pour la pensée non-conformiste passe aussi par des méthodes moins directes que l’affrontement idéologique. C’est ce que démontre la deuxième partie qui inventorie les lieux stratégiques : les universités et plus généralement les lieux de formation, le monde de l’édition, les revues, les médias de masse. Les trois dernières décennies ont vu monter en puissance, d’abord aux Etats-Unis puis un peu partout, des nouvelles procédures pour faire dépendre de plus en plus la vie intellectuelle de mécanismes économiques de contrôle et de financement. La statistique fournie par l’OCDE — et résumée dans un graphique de la page 52 — souligne le basculement progressif d’une partie des pays les plus avancés vers une domination de l’enseignement supérieur par un modèle privé : la Corée du Sud, le Japon, les Etats-Unis, l’Australie, le Canada, la Nouvelle Zélande et le Royaume Uni financent de plus en plus leurs universités par des ressources privées. La récente loi LRU vise à accélérer le glissement de la France vers ce modèle. Or, comme le montre Christopher Newfield pour les campus américains, Alain Garrigou pour Sciences-po, Brigitte Pätzold pour la Hongrie post-communiste, ce modèle universitaire où l’argent privé joue un rôle central induit une hiérarchisation croissante des formations et des établissements, un recul de l’accessibilité sociale des universités, une dépendance des universités par rapport aux aléas des cours de bourse et à l’afflux variable des étudiants étrangers capables de payer des droits d’inscription élevés, une dominante utilitariste des formations pour plaire aux « clients » et pour les enseignants, une précarisation des statuts.

Au moment où la crise économique plonge nombre d’établissements américains ou anglo-saxons dans une situation difficile après les années flamboyantes de la bulle spéculative, il est curieux de voir les pays d’Europe à tradition étatiste tentés par ce modèle dont les limites et les défauts éclatent au grand jour. C’est que, comme le montre la troisième partie, les batailles idéologiques actuelles ne reposent pas sur des échanges d’arguments rationnels et normés. Le monde intellectuel, à l’ère des médias de masse, des conglomérats culturels, du lobbying intellectuel et des « experts » dépendant d’intérêts privés, est traversé par des affrontements idéologiques où tous les coups sont permis et où les rapports de forces symboliques sont plus fixés par la puissance de diffusion et d’imposition des thèmes et des problématiques que par la justesse des arguments et des preuves : lecture sélective de l’histoire comme au Japon (voir l’article de Philippe Pons, page 79), formules chocs induisant une vison manichéenne (« le choc des civilisations » analysé par Tariq Ali et Alain Gresh), rapports fixant l’agenda des « réformes » et qui circulent entre les organismes internationaux et les divers lieux du pouvoir national pour sortir au moment opportun. Les formes de manipulation idéologique de l’ « opinion », apparemment de plus en plus complexes, reposent en fait sur des schèmes bien rodés. Il s’agit d’enfermer la contestation dans une alternative inconfortable. Quand la réalité elle-même démontre l’inanité de certaines orientations ou leurs effets pervers, le négationnisme est l’ultime recours : de la crise financière interprétée par certains libéraux comme dûe aux erreurs non des « marchés » mais des autorités financières aux guerres impériales menée au nom de la « démocratie », les années récentes abondent en opérations de brouillage des cartes par les pouvoirs politico-médiatiques.

Face à ces analyses critiques de la pensée dominante, le numéro redonne aussi à lire quelques interventions de figures incarnant encore l’idéal de l’intellectuel critique et engagé : Noam Chomsky, Eric Hobsbawm, Jacques Bouveresse, Jacques Derrida ou Pierre Bourdieu. Ce dernier souligne la difficulté nouvelle née de la dimension internationale des forces idéologiques dominantes à combattre et la nécessaire invention de nouvelles alliances entre les groupes qui résistent selon des modalités divergentes et dans des cadres trop souvent nationaux. La crise économique et sociale en cours souligne toute l’actualité de son propos de mai 2001.

Le Monde Diplomatique, 03/04/09