Christopher Newfield: L’Université et la revanche des « élites » aux États-Unis

Christopher Newfield: L’Université et la revanche des « élites » aux États-Unis
Revue Internationale des Livres et des Idées, n°11 "Feu sur l'Université" (mai-juin 2009)

À l’heure où l’on chante les vertus de « l’économie de la connaissance », les États-Unis viennent de produire la première génération à être moins bien éduquée que la précédente. Christopher Newfield analyse ici en historien les causes et les enjeux de ce phénomène et nous propose ainsi une petite histoire de la revanche des « élites » sur les processus de démocratisation amorcés dans le passé.

Le retour Hoover

Depuis des années, le capital financier et l’économie prise dans son ensemble sont considérés aux États-Unis comme les objets d’un savoir détenu par ceux qui ont accompli le parcours des études supérieures. Le capital financier a accueilli en son sein des décamillionnaires et des multimilliardaires désireux de rendre la pareille à l’Université, et donc à l’économie de la connaissance qui les a forgés : les empereurs du logiciel, les souveraines d’eBay, les rois de la pharmaceutique, les pharaons des fonds spéculatifs – tous si transcendentalement riches. Il a été exigé de l’Université qu’elle trouve sa place au sein d’une forme de capitalisme qui avait temporairement fusionné deux versions d’elle-même. La première version correspond à l’industrialisme du XIXe siècle, aujourd’hui avec l’exploitation de milliards de Chinois, la plus parfaite armée de réserve de chômeurs de l’histoire. Ces « usines noires et sataniques » (« dark satanic mills ») ont permis un taux de croissance élevé du niveau de revenu national de l’ordre de 5 cents pour chaque dollar touché aux États-Unis ou dans l’Union européenne. La seconde version du capitalisme, contemporaine, est l’« économie de la connaissance » du XXe siècle, baptisée ainsi à l’occasion du boom des recherches gouvernementales militaires dans les années 1950. L’archétype est ici le laboratoire bouillonnant de talents, capable de produire un taux de croissance élevé du niveau de revenu national, bien supérieur au taux de croissance cumulé de 2,5 % par an auquel nous avaient habitué les systèmes capitalistes depuis 1750. Il y a une sorte de tension étrange entre ces deux faces du système capitaliste supposément mondialisé. L’une est riche et l’autre est pauvre, et en trente ans, la faille séparant le Nord du Sud s’est à peine comblée (et s’est même élargie si on ne tient pas compte de la Chine). Rajoutons que, dans l’un de ces mondes, le travail est toujours resté enchaîné – quoique toujours résistant et rebelle –, les gains économiques et la mobilité sociale étant réservée, en Chine, à l’élite côtière. En revanche, on peut dire que, dans l’autre monde, le « travail de la connaissance » s’est vraiment libéré. De manière plus surprenante, la théorie de l’économie de la connaissance implique que, pour que les travailleurs de la connaissance soient capables de créer leur haute valeur ajoutée, leur travail doit être libre. L’innovation intellectuelle suppose que le travailleur de la connaissance soit autorisé à hésiter, à changer d’avis, à ressasser, à rêvasser, à fantasmer et à suivre ses impulsions personnelles et ses instincts où qu’ils le guident – quoi que puisse par ailleurs faire le business par la suite pour museler cette connaissance. La solution à cette contradiction entre travail libéré et travail paupérisé fut la finance elle-même. Grâce à la dérégulation, le capital financier est devenu bien plus mobile que le travail, les infrastructures (les usines, les bureaux, les laboratoires) ou même que les idées, qui sont rares, peu maniables, et ont plus tendance à disparaître qu’à être transportées. À travers la concentration, en grande partie aidée par une petite frange de l’élite des universités privées américaines, qui éduquent 1 % des quelque 17 millions d’étudiants aux États-Unis, les décisions financières se sont retrouvées concentrées dans les mains d’un petit groupe homogène de leaders financiers prudemment socialisés. Les travailleurs de la connaissance n’ont aucun contrôle sur l’usage qui est fait de leurs idées. L’invention et l’investissement habitent des mondes précautionneusement séparés. Dans l’industrie elle-même, les espaces d’invention institutionnels – les grands laboratoires industriels de AT&T, Xerox, IBM de l’âge d’or de l’après-guerre – ont été mis en pièces et redistribués dans différents services et sous différents contrôles hiérarchiques. Au tournant de ce siècle, le travail de connaissance sur la culture et la société a été relégué à la périphérie, tandis que le travail de connaissance sur la science s’est fait une place sur le marché. Cette connaissance est alors jugée, même si elle n’est pas encore sortie du laboratoire universitaire, sur sa capacité à trouver des partenaires industriels et à trouver des débouchés rentables. (Sigue)

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