Clotilde Mathieu: Les facultés soumises aux lois du marché

Clotilde Mathieu: Les facultés soumises aux lois du marché
Nicolas Sarkozy souhaite confier dix milliards d'euros, issus du grand emprunt, aux fondations universitaires. Un modèle de financement des universités américaines aujourd'hui en faillite.

Se prenant à rêver des meilleures universités du monde, le président de la République souhaite dupliquer le modèle de l'économie de la connaissance à l'américaine. Lors de la présentation de ses arbitrages sur le grand emprunt à la mi-décembre, Nicolas Sarkozy a ainsi annoncé que seuls dix campus d'excellence recevront des dotations aux alentours de 1 milliard d'euros. Ces sommes ne seront d'ailleurs pas attribuées aux universités directement, mais placées par les fondations des établissements. Seuls les intérêts de ces placements seront versés directement aux établissements, soit au final 40 millions d'euros. Une aubaine, selon Nicolas Sarkozy, qui martèle que ce dispositif les met à l'abri des décisions arbitraires du gouvernement année après année. Outre la mise à mort de l'indépendance de la recherche publique française, le financement des universités, via les fondations, impose un marché de l'enseignement supérieur, basé sur la concurrence et la spéculation. Les facs, plutôt que de concentrer leurs énergies à la recherche de savoirs nouveaux, seront transformées en véritables machines de guerre prêtes à tout pour s'attirer les faveurs des nouveaux donateurs. Et les fondations, soucieuses de faire fructifier le pécule, s'emploieront à rechercher les placements les plus juteux. Pour Emmanuel Saint-James, président du collectif Sauvons la recherche, La politique d'autonomie est en fait un désengagement de l'État qui consiste à dire aux universités: "On vous donne des capitaux propres et débrouillez-vous par vous-mêmes."

Or la crise financière nous enseigne que la gestion privée des universités les soumet aux aléas du marché, à l'instar de Harvard, la plus ancienne et la plus riche université américaine qui a perdu 30 % de ses actifs sur les marchés financiers. Son capital de 37 milliards de dollars avant la crise a fondu à près de 25 milliards. Résultat: en juin 2009, l'université perd ses moyens et se voit contrainte de licencier près de 300 personnes, de geler les salaires ou encore de renoncer à certains projets de développement. Au total, les universités américaines ont perdu 90 milliards de dollars en Bourse. Conséquence pour les étudiants: leurs frais de scolarité augmentent en moyenne de 6,4 % par rapport à l'année précédente dans les universités publiques, soit 6.585 dollars pour un étudiant. On se souvient du mot de Derek Bok, l'ancien président de Harvard qui avait un peu de peine à justifier l'augmentation des frais de scolarité: Si vous trouvez que l'éducation coûte cher, essayez l'ignorance!

L'Humanité, 06/01/10