Olivier Beaud et al.: Sortir de la crise universitaire

Olivier Beaud et al.: Sortir de la crise universitaire
Olivier Beaud, professeur de droit public à Paris-II ; Alain Caillé, professeur de sociologie à Paris-Ouest-Nanterre-la Défense ; Guy Carcassonne, professeur de droit public à Paris-Ouest-Nanterre-la Défense ; Bruno Courcelle, professeur d'informatique à Bordeaux-I, membre de l'Institut universitaire de France ; Jean-Pierre Demailly, mathématicien, professeur à l'université Grenoble-I ; François Dubet, sociologue, université de Bordeaux-II et directeur d'études à l'EHESS ; Pierre Encrenaz, professeur de physique à l'UPMC et à l'Observatoire de Paris ; Marcel Gauchet, philosophe et directeur d'études à l'EHESS et François Vatin, professeur de sociologie à Paris-Ouest-Nanterre-la Défense. Tous les signataires sont membres du groupe des Refondateurs de l'université (créé autour du Manifeste publié par "Le Monde" du 16 mai 2009).

Le débat qui vient de naître autour d'une éventuelle mise en place de quotas de boursiers dans les "grandes écoles" est un symptôme éclairant de la manière dont est pensé l'enseignement supérieur en France. Après la crise majeure de l'université française, marquée, en 2009, par un mouvement de grèves sans précédent, non des étudiants, mais bien du personnel enseignant-chercheur, nous avions pris l'initiative d'un appel à la Refondation de l'université française (Le Monde le 16 mai 2009).

Cet appel, qui a recueilli la signature de plus de 5 000 de nos collègues, était fondé sur le diagnostic suivant : soumis à la concurrence croissante de cursus d'enseignement supérieur non universitaires (celle des classes préparatoires aux "grandes écoles", des classes de BTS, celle des IUT, inscrites dans les universités mais gérées de façon dérogatoire, celle enfin des écoles de tous types et de tous niveaux), l'université française, à l'exception notoire du secteur de médecine-pharmacie, bénéficiaire d'un monopole professionnel et d'un système de numerus clausus à l'entrée, est en danger de mort lente.

Or, par son lien unique avec la recherche, par sa vocation démocratique aussi, elle constitue un pilier essentiel pour le développement d'une économie de la connaissance, et plus généralement pour l'équilibre de notre société. En réponse, la ministre proposait, conformément à nos propres demandes, de "remettre l'université au centre du système français d'enseignement supérieur". C'est pourtant une tout autre politique qui se dessine ici.

Certes, le voeu d'accueillir 30 % de boursiers dans les "grandes écoles" pointe un problème majeur : le dualisme du système d'enseignement supérieur français, entre, d'un côté, le système des classes prépas et des écoles et, de l'autre, celui des universités. Ce dualisme est de plus en plus inégalitaire, reléguant les enfants des classes populaires dans le secteur désormais second, celui des universités.

Mais le remède préconisé s'annonce pire que le mal puisqu'il consiste à dresser un constat de défaillance des universités. Au lieu de tenter d'améliorer la situation pour les enfants des classes populaires là où ils font aujourd'hui massivement leurs études, on entend faciliter leur accès homéopathique à ce qui est présenté comme les seuls vrais lieux de l'excellence : les classes préparatoires et les "grandes écoles". L'université n'est même plus pensée comme un lieu d'accueil pour les meilleurs étudiants issus des classes populaires.

Cette politique a une logique. Elle repose sur l'idée que, décidément, l'institution universitaire serait irréformable ; malgré les réformes successives, malgré les efforts financiers, il faudrait se rendre à l'évidence que ce n'est pas là que se joue véritablement l'avenir de l'enseignement supérieur français. Il conviendrait d'être réaliste et, au lieu de tenter de faire renouer les universités avec l'excellence, de démocratiser les réels lieux d'excellence : les classes préparatoires et les "grandes écoles". Une telle orientation a le mérite de la cohérence. Mais elle confirme les craintes que nous exprimions : l'objectif n'est pas de réformer l'université, mais bien de la contourner. Or cette politique est non seulement à courte vue, mais gravement erronée.

Le principe qui préside à la présente orientation : favoriser "ce qui marche" (les classes préparatoires et les écoles) au lieu de tenter vainement d'améliorer "ce qui ne marche pas" (les universités), procède d'une grave myopie, qui consiste à ne pas voir que les deux segments de l'enseignement supérieur français (le segment sélectif et le segment non sélectif) sont en fait étroitement interdépendants. Pour le dire autrement : le secteur sélectif n'est pas réellement autonome. On ne peut imaginer, sans modification complète de tout le système, son développement sur les ruines d'une université en décadence.

Le débat actuel est en effet focalisé largement sur une fiction, celle des "grandes écoles", expression que nous avons à dessein mise entre guillemets tout au long du présent texte. Qu'entendre, en effet, par les "grandes écoles" ? La Conférence des grandes écoles qui est à l'origine du présent scandale médiatique, en refusant les quotas proposés par le gouvernement, n'est qu'un "club" qui regroupe, sur une base volontaire, des écoles d'ingénieurs, publiques et privées, définies par la capacité de délivrance d'un titre public d'ingénieur, et des écoles de commerce, qui ont acquis au fil du temps une respectabilité académique qui, pour la plupart, leur faisait encore défaut il y a peu.

Mais il existe sur le marché de l'enseignement supérieur de nombreuses autres écoles, le plus souvent privées, qui ont, elles aussi, le désir d'être reconnues comme "grandes" et qui apparaissent telles à la mesure du déclin de l'université publique. La référence aux "grandes écoles" dissimule la réalité de la structure de l'enseignement supérieur français. Vu du côté de l'université, la concurrence n'est pas seulement ou principalement celle des "grandes écoles" historiques, mais aussi celle de l'ensemble du secteur sélectif : classes préparatoires, BTS, IUT, écoles de tous types. Selon Le Monde du 5 janvier, l'université représenterait 55 % des effectifs étudiants.

Ce chiffre est toutefois trompeur, puisqu'il inclut le secteur de médecine-pharmacie, qui, comme les IUT, relève d'un statut totalement dérogatoire, mais aussi parce que le poids apparent des universités repose sur leurs importants effectifs dans les deux premières années, largement virtuels puisque plus de la moitié de ces étudiants ne parviendront pas en licence et sortiront donc sans diplôme de l'université. En clair, l'université est aujourd'hui nettement minoritaire dans l'enseignement supérieur français.

On le voit, le problème dépasse largement celui des "grandes écoles" ou prétendues telles. Pourquoi alors l'attention est-elle focalisée sur elles ? N'est-ce pas parce que, curieusement, tout le monde a intérêt à maintenir la confusion : les "petites" écoles qui s'abritent derrière les "grandes" ; les universités, qui préfèrent se croire en concurrence avec Polytechnique ou HEC qu'avec telle ou telle école supérieure de secrétariat ; les "grandes écoles" elles-mêmes, qui ont bien conscience que le "club" qu'elles forment n'aurait pas un tel poids s'il n'incarnait l'ambition de plus en plus massive des étudiants et de leur famille d'échapper à l'université ?

La présente discussion sur la pertinence de l'instauration de quotas de boursiers dans les "grandes écoles" contribue ainsi paradoxalement à occulter la question centrale : peut-on, sans risque, poursuivre l'actuelle dérive qui, au nom d'un principe d'apparent bon sens (favoriser "ce qui marche"), consacre la marginalisation de l'université dans l'enseignement supérieur ? A bien y regarder, en effet, cette politique semble irréfléchie dans ses conséquences de moyen terme.

Le premier problème est la situation de gâchis résultant de la sous-utilisation par la nation de son université. Même très insuffisamment dotée, celle-ci continuera à coûter cher, puisque l'essentiel de son coût est constitué de salaires qui continueront à être versés.

Le deuxième problème concerne la qualité des formations. Il conduit à s'interroger sur la valeur effective de ce que, conformément aux idées communes, nous avons présenté jusqu'à présent comme "ce qui marche". Car, même pour la fraction effectivement d'excellence du système sélectif (les classes prépas des grands lycées et les grandes écoles historiques), ce postulat mérite d'être discuté. Le dispositif conduit en effet à organiser la formation des élites françaises en deux temps : un premier temps de "bachotage" intensif (la prépa), suivi d'un temps de formation souvent assez peu structuré (le temps passé dans l'école) assorti d'une "professionnalisation", qui relève fréquemment plutôt d'une activation de réseaux.

Mais, surtout, il ne faut pas oublier qu'à côté des très "grandes écoles", qui disposent d'un corps enseignant de bonne qualité, il en est beaucoup de moins grandes où les enseignants sont moins bien formés que ceux des universités. Enfin, le système des grandes ou moyennes écoles n'est que faiblement ou marginalement orienté vers la recherche qui reste pourtant notre principal et peut être unique atout d'avenir.

En troisième lieu, ce renforcement du dualisme de l'enseignement supérieur n'est pas viable, financièrement parlant, même en optant pour une privatisation croissante de l'enseignement supérieur. La plupart des établissements d'enseignement supérieur non universitaires, et en particulier ceux du secteur privé, actuellement en croissance, ne peuvent pas financer un personnel permanent d'enseignants-chercheurs à la mesure de leurs effectifs d'étudiants et doivent massivement recourir à des vacations, ce qui consiste, de fait, à emprunter leur personnel à l'extérieur, et notamment à l'université (doctorants ou personnel statutaire cherchant un complément de revenu).

Il est inimaginable que les frais d'inscription des étudiants, si élevés soient-ils, puissent financer un vrai personnel d'enseignants-chercheurs, c'est-à-dire un personnel qui ne consacre qu'une fraction de son temps de travail à la mission d'enseignement proprement dite.

En bref, penser que l'on pourrait renoncer à "ce qui ne marche pas" (l'université) au profit de "ce qui marche" (le système des classes prépas et des écoles) est un leurre. D'une part, l'université continuerait à peser lourdement sur les finances de la nation. Moins on la doterait, moins elle serait efficace et, paradoxalement, plus elle coûterait cher, car les frais salariaux resteraient constants. D'autre part, l'affaiblissement de l'université, dont profitent aujourd'hui les filières sélectives par le jeu de transfert de public étudiant, ne tardera pas à les fragiliser elles-mêmes, car elles ne pourront plus s'appuyer sur les universités, qui leur fournissent la production scientifique sur laquelle s'appuient les enseignements et, pour une part, les enseignants eux-mêmes.

La politique qui consiste à privilégier l'enseignement supérieur non universitaire sur l'université relève donc de la stratégie de Gribouille qui se plongeait dans la rivière pour éviter la pluie ! Il serait plus simple de reprendre les choses à l'envers en prenant la mesure du capital intellectuel actuellement réuni dans les universités françaises et de sa sous-utilisation gravissime par la nation. C'est pourquoi nous continuons à appeler à une Refondation de l'université française, qui mette un coup d'arrêt au processus en cours qui est une véritable bombe à retardement.

Pour remédier à la situation aberrante de l'enseignement supérieur français, il faut que les filières de formation universitaire, les seules étroitement associées à la recherche, n'apparaissent pas comme des filières de relégation pour ceux qui n'ont pas trouvé de place ailleurs, ce qui suppose que l'on donne aux universités les mêmes droits qu'aux autres dispositifs de formation en termes de sélection-orientation de leur public.

Nul n'ignore la difficulté d'une telle politique. Il ne s'agit pas de revenir sur le principe de large accueil de l'enseignement supérieur, conquête démocratique à laquelle la nation tout entière est attachée. Il s'agit d'affirmer que ce principe ne peut se traduire par l'obligation faite à l'université, et à elle seule, d'accueillir indistinctement tout public, même celui dont chacun sait qu'il n'est pas en mesure de suivre un cursus universitaire.

Rappelons que 70 % environ des titulaires d'un baccalauréat général entrant en première année universitaire accéderont à l'année de licence (bac + 3) ; ce chiffre tombe à 30 % pour les titulaires d'un baccalauréat technologique et à 10 % pour les titulaires d'un baccalauréat professionnel ! Dans le même temps, les IUT et les BTS, conçus pour accueillir les bacheliers techniques et professionnels, sélectionnent les bacheliers généraux dont l'université devrait constituer le débouché naturel. C'est là une absurdité que tout le monde connaît depuis longtemps.

On laisse ainsi le public économiquement, socialement et culturellement le plus démuni entrer à l'université pour ensuite critiquer les taux d'échec dans les premiers cycles universitaires, qu'on attribue à la déficience pédagogique de l'enseignement universitaire. Ainsi, on enfonce les universités dans la crise tout en maltraitant le public étudiant issu des classes populaires. Comme remède, on envisage des quotas de boursiers dans les classes préparatoires et les "grandes écoles". Dans le meilleur des cas, ce sera une goutte d'eau dans la mer. Mais, à défaut de conséquences pratiques, la mesure a été médiatiquement efficace. On assiste donc là une fois de plus à une expression de la politique contemporaine, tournée vers l'impact médiatique de court terme et non vers la résolution en profondeur des problèmes.

Peut-on espérer un jour avoir des hommes politiques à la hauteur des enjeux du problème universitaire ? C'est-à-dire qui auront le courage de poser à l'opinion les vraies questions, d'y apporter les réponses adéquates et de mettre leur énergie à les mettre en oeuvre ? Ce n'est pas seulement l'avenir de la jeunesse qui est ici en jeu, c'est celui de notre pays lui-même, dont la recherche et le savoir sont les seules richesses tangibles et renouvelables.

Le Monde, 18/01/10