Christophe Pebarthe: "It's the economy, stupid !" De l'excellence des universités françaises selon le rapport Aghion

Christophe Pebarthe: "It's the economy, stupid !" De l'excellence des universités françaises selon le rapport Aghion

Assurer l'excellence des universités françaises ? Renforcer la compétitivité internationale de son système universitaire ? Les enjeux ne sont pas minces et il était dès lors certain que Philippe Jacqué ne manquerait pas d'attirer l'attention des lecteurs du Monde sur le rapport récemment remis par Philippe Aghion, professeur d'économie à l'université de Harvard, à la ministre de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche. Fallait-il pour autant se contenter de reprendre, parfois mot à mot, des passages de ce texte, en oubliant même les guillemets, sans en proposer une analyse ? Pour le moins, il aurait été pertinent d'attirer l'attention sur les définitions proposées de l'excellence universitaire. Sauf à considérer comme triviale cette question, comme si la compétitivité des universités n'appelait aucune interrogation. En concurrence, le système universitaire français ? Avec qui ? Sur quel marché ? Faut-il donc une marchandisation du savoir et de l'enseignement supérieur ? Quel sens donner à l'attractivité des universités ? Sauf à considérer que le débat soit sans objet parce que, comme d'aucuns aimaient à l'affirmer doctement à l'époque du président William J. Clinton, devant tous ceux qui formulaient des objections à telle ou telle disposition politique : "It's the economy, stupid!"...

Philippe Aghion évacue dès la première page le problème, tant "la problématique de l'excellence universitaire" (p. 2) va de soi pour lui. Il s'agit donc d'"alimenter la réflexion sur les moyens à employer pour faire émerger, en France, des pôles d'excellence dans l'enseignement supérieur et la recherche". Avec deux objectifs : "rivaliser avec les meilleures universités au niveau mondial ; et servir de socle à un système universitaire performant dans l'ensemble de ses missions, à commencer par l'insertion professionnelle des jeunes". Tout en promettant un rapport final, on en frémit d'impatience, le postulat est clair. Par le recours à la notion d'émulation - il est probable que les rédacteurs ont souhaité éviter le mot "concurrence" trop explicite -, tout le système connaîtra un effet d'entraînement et amènera les universités à offrir aux étudiants ("jeunes" dans le texte) des "formations valorisantes les préparant à la vie professionnelle".

Face à de tels enjeux, et conscient des retards français, le lecteur du Monde ne manquera pas de bougonner. L'Université et plus généralement le service public ne sont-ils pas, par principe, crispés sur leurs acquis et incapables de se réformer ? C'est qu'il aura mal lu Philippe Aghion. En serviteur zélé du pouvoir, celui-ci a pris garde d'afficher sa conviction : "la France dispose d'ores et déjà d'atouts très importants pour relever ce défi, que les réformes engagées depuis quelques années contribuent à mettre en valeur" (p. 2). Et d'égrener toute une série de dispositions dont la nature est bien différente (p. 13). Entre le grand emprunt et des lois ("de programmation de la recherche" en 2006 et la loi "LRU" en 2007 par exemple), des promesses qui n'engagent que ceux qui les croient ("engagements gouvernementaux  sur la  croissance du budget de l'enseignement supérieur en 2007"), quoi de commun sinon la propagande gouvernementale, une politique de communication ? Les universités sont-elles vraiment autonomes depuis 2007 ? Ou bien s'agit-il d'un slogan, repris par Philippe Aghion, sans aucune mise en perspective ? Bref, est-il nécessaire de rappeler que les universités n'ont pas attendu 2007 pour être autonomes ?

À moins que derrière l'autonomie, le terme, ne se cache une réalité plus triviale, une mise en cause radicale de l'Université française. Le lecteur du rapport, celui du Monde peut lui continuer à dormir tranquille, en trouve la confirmation un peu plus loin (p. 17). L'autonomie sera pédagogique, financière et en matière de gestion des ressources humaines ou ne sera pas. Les illustrations proposées pour chacun des aspects ne manqueront pas de faire réfléchir : "création de nouveaux diplômes", "recrutement des enseignants", "salaires/primes"... Une traduction conséquente de ces principes en France reviendrait, par exemple, à abandonner le caractère national des diplômes ou bien encore le statut de fonctionnaire d'État des universitaires. Mais la production scientifique des universités est à ce prix (cf. les graphiques p. 18-20). La logique du Power Point, de l'expert contre celle de l'idéologue - pour le nommer autrement, l'universitaire, soucieux d'une réflexion critique - vaut démonstration. Ce dernier ne peut qu'imaginer l'adhésion d'un public autorisé, ministre, hauts fonctionnaires et conseillers, devant des diapositives et un professeur d'économie à l'université de Harvard (sans doute serait-il préférable de dire "Harvard University" en n'omettant pas les accents toniques...), murmurant ensemble, sur un air de Jean Ferrat, qu'"un graphique a toujours raison", en particulier lorsqu'il est directement tiré du classement de Shangaï.

Les mauvais esprits ne manqueront pourtant pas de s'interroger, en partant du rapport lui-même (p. 8). "Malgré leurs limites, les classements internationaux sont une façon éclairante d'appréhender la qualité du potentiel scientifique des établissements d'un pays". Limites ? Éclairants ? Le maniement de la contradiction, qu'il faut dépasser (sans doute un héritage marxiste), semble devenir le fin du fin de l'expertise. En effet, une référence simple au classement de Shangaï n'aurait pas manqué d'attirer l'attention, tant cette hiérarchie annuelle qui intéresse en particulier les journalistes français car ils peuvent se repaître du supposé déclin universitaire de la France, a fait l'objet de critiques nourries et conséquentes. Philippe Aghion ne tombe pas dans ce piège élémentaire. Il reconnaît donc des limites, dont il ne dit rien, pour mieux s'incliner devant les résultats du classement. Autrement dit, à celui qui contesterait la validité de la démonstration, il n'aura qu'à rappeler qu'il est conscient du biais induit par ces études internationales (p. 9). Mais de l'effet potentiellement trompeur, il ne sera pas question.

Quelle meilleure preuve qu'ici compte avant tout le résultat et non la démonstration ? Les aveux ne s'arrêtent toutefois pas là. En conclusion de la première partie ("Les caractéristiques de l'excellence universitaire"), figure une mise en garde révélatrice : "Les imperfections des classements (biais vers les sciences dures et les sciences du vivant) ne doivent pas conduire à ignorer les sciences humaines et sociales pour lesquelles il convient de trouver des modalités d'évaluation pertinentes de l'excellence" (p. 25). L'auteur du rapport d'étape a donc encore du travail avant le rapport final. Quant au lecteur, il ne pourra que s'étonner de cet oubli des sciences humaines et sociales pour définir l'excellence des universités françaises et s'interroger sur les mesures proposées pour l'accroître, si celles-ci ne concernent qu'une fraction des disciplines universitaires. De même, l'ambition d'un renforcement de la compétitivité sur le plan international trouve une limite : "une attention particulière doit néanmoins être portée sur certaines disciplines des sciences humaines et sociales pour lesquelles l'international n'est pas toujours pertinent" (p. 44). Décidément, l'expertise n'est pas une science.

Cette habileté rhétorique ne s'arrête pas là. Le rapport semble chercher à empêcher toute critique. À ceux qui s'inquièteraient de la logique incitative (par exemple, le financement à l'activité par opposition à un financement pérenne), Philippe Aghion oppose un principe intangible : "la logique incitative ne doit pas conduire au ‘court termisme' et à brider la créativité et la prise de risque, d'où l'importance d'apprécier la performance sur plusieurs années et de mettre en place des financements à long terme. Elle ne doit pas non plus empêcher les logiques de coopération" (p. 21). Comme exemple français de mise en place de cette incitation, le rapporteur cite l'Agence Nationale de la Recherche (A.N.R.) qui finance des projets quadriennaux. Pourtant, lorsqu'il s'agit de définir les initiatives d'excellence qui relèvent de la logique incitative, Philippe Aghion précise : "Un engagement financier de long terme (au moins 5 années)" (p. 44). Mais qui s'arrête à ces détails ? L'essentiel n'est-il pas de conclure que le gouvernement actuel et ses prédécesseurs immédiats sont sur la bonne voie, celle de l'excellence, telle qu'elle est pensée et décrite par les experts ?

Tout à sa volonté de démontrer l'excellence... des réformes en cours, le portrait dressé de "l'organisation et de la gouvernance des pôles universitaires d'excellence" fait fi de la situation française et même du cas de certaines universités étrangères, trompant les lecteurs les plus rigoureux. Trop pressé sans doute de faire conclure à son lecteur que le système universitaire français est sur la bonne voie depuis la loi LRU, abusé, en tout cas par la mécanique rhétorique du rapport, Philippe Jacqué va ainsi jusqu'à affirmer que les conseils d'administration (C.A.) des universités françaises sont largement composés de personnalités externes. Las, les faits sont têtus ! Sur trente-et-un membres (un cas parmi d'autres), les administrateurs extérieurs sont au nombre de huit. Plus intéressant encore (p. 35), la comparaison des compositions des C.A. entre les États-Unis et l'Europe fait apparaître deux exceptions (Cambridge et Oxford, excusez du peu). Dans un cas comme dans l'autre, sur vingt-cinq membres, il n'y a aucune personnalité provenant du secteur économique et les enseignants chercheurs représentent une large majorité (seize ou quinze conseillers). Et pourtant, Cambridge et Oxford affichent un classement remarqué par Philippe Aghion (p. 9) ; celui de Shangaï (respectivement 22ème et 42ème), Webometrics (respectivement 9ème et 18ème) et Time Higher Education (respectivement 2ème et 5ème). Sans nul doute la conséquence d'un biais ou d'une limite...

Probablement pour tempérer son soutien inflexible à la politique universitaire menée par le gouvernement, mais en restant dans le cadre du rapport Aghion, Philippe Jacqué concède la nécessité de modifier certains aspects de la gouvernance des universités à la mode de la loi LRU. Au C.A. resserré, devrait s'ajouter "une instance académique (sénat) large, qui conseille le président élu par le CA, ainsi que des comités ad hoc (enseignants-chercheurs internes et externes) qui décident ou non d'entériner les propositions de nominations ou de promotions d'enseignants-chercheurs émanant des départements ou ‘graduate schools' (où l'on prépare le master et le doctorat aux Etats-Unis)", un "équilibre [...] en particulier demandé par les universitaires afin de limiter les pouvoirs des présidents d'université". De quels universitaires s'agit-il ? Quelles organisations représentatives Philippe Jacqué a-t-il consulté sur ce point particulier ? À moins que, malicieusement, il ne fasse ici référence à la demande d'abrogation de la loi LRU, pointant en particulier une de ses conséquences, à savoir l'affaiblissement des Conseils scientifiques et des Conseils des Études et de la Vie universitaires, instances qui, dans l'organisation institutionnelle précédente, valaient bien un sénat. Le même soupçon gagne le lecteur lorsqu'il réfléchit à ses comités ad hoc (cf. p. 41) qui, par exemple, recrutent les jeunes chercheurs, sans faire appel à des personnalités extérieures, alors même que la loi LRU a fait disparaître les commissions de spécialistes (qui comportaient malgré tout des personnalités extérieures) au profit de comités de sélection (comprenant au minimum une moitié d'extérieurs) censés améliorer le recrutement.

Mais ne prêtons pas, sans une vérification effective, de courage interprétatif à Philippe Jacqué, même par sous-entendus. Contentons-nous de noter qu'il se garde bien de décrire ce que le rapport entend par une université d'excellence, sinon que la ministre s'y est intéressée et qu'elle est "avant tout multidisciplinaire, qu'elle offre une formation tant au niveau de la licence qu'au niveau du master et du doctorat (graduate schools), et qu'elle s'organise sur trois ‘niveaux' : université à la gouvernance affirmée et équilibrée, composantes (écoles, graduate schools) et départements disciplinaires". Pourtant, Philippe Aghion établit des "seuils critiques pour atteindre l'excellence comme pôle", tout en faisant  une précision pour le moins absconse ("Il existe bien sûr des viviers d'excellence de niveau international de taille beaucoup plus limitée, mais il ne s'agit pas de pôles") : des budgets de 1,7 milliard de dollars, 2 700 enseignants chercheurs et 17 000 étudiants dont 20 à 30% en doctorat (p. 16, moyennes établies sur les dix ou vingt premières universités du classement de Shangaï). Quelle université française, fusionnée ou non, peut espérer afficher des chiffres comparables ? Quelle université compte aujourd'hui, et peut raisonnablement espérer compter demain sauf accroissement miraculeux de sa dotation et/ou création d'emplois statutaires, un enseignant pour six étudiants ? Rappelons que la moyenne française est d'un enseignant pour seize étudiants (rapport au Sénat n°382, 10 juin 2008, p. 44)... Alors, intéressée Madame Pécresse ?

Structurellement sous-financées par l'État, gangrenées par un sous-encadrement administratif et pédagogique, abruties par des réformes qui sapent de l'intérieur ses missions traditionnelles d'enseignement et de recherche, désorganisées par des présidents dont les pouvoirs peinent à trouver leurs limites, les universités françaises n'ont certainement pas à afficher comme ambition première de participer à une hypothétique compétition mondiale. Elles doivent au contraire s'inspirer du discours tenu par Drew Gilpin Faust, première présidente de l'université d'Harvard, le vendredi 12 octobre 2007, peut-être en présence, qui sait ?, de Philippe Aghion. Dénonçant les effets délétères des "exigences d'évaluation des enseignements et de l'obligation de former la main-d'oeuvre destinée à une économie mondialisée", elle a défendu les enseignements et les connaissances "parce qu'ils définissent ce qui, à travers les siècles, a fait de nous des humains et pas parce qu'ils peuvent améliorer notre compétitivité mondiale".

Une furieuse envie s'empare alors du lecteur du Monde et du rapport d'étape qui se prend à rêver de pouvoir dire crânement à la ministre de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse, au professeur d'économie à l'université de Harvard, Philippe Aghion, et à Philippe Jacqué, "it's the university, stupid".

Mediapart, 29/01/10