Nicolas Gachon: Géostratégies des dispositifs d’enseignement supérieur

Nicolas Gachon: Géostratégies des dispositifs d’enseignement supérieur

Nicolas Gachon, maître de conférences à l’université Paul-Valéry de Montpellier, étudie l’ajustement de l’enseignement supérieur aux normes de marché, l’impact du processus de mondialisation sur les mécanismes de gouvernance des universités et les politiques publiques en matière d’enseignement supérieur, de recherche et de développement. Dans ce papier, le chercheur fait le point sur les géostratégies des dispositifs d’enseignement supérieur.

La plupart des institutions d’enseignement supérieur sont aujourd’hui engagées dans des processus d’ajustement aux normes de marché pour optimiser leur positionnement dans des espaces locaux, nationaux et internationaux de plus en plus concurrentiels. Cette particularité des interactions qui régissent la communauté universitaire internationale est en réalité accentuée plus que véritablement engendrée par la mondialisation, mais elle n’en induit pas moins des chaînes de micro ajustements locaux dont les implications en termes de gouvernance ont fait l’objet de travaux ciblés ces dernières décennies.

Dès le début des années 1980, Burton Clark (1) développait une approche analytique et pour modéliser les différents types de gouvernance des universités à l’aune de leur proximité, plus ou moins grande, avec l’un des trois angles de la figure d’un triangle : l’Etat, les oligarchies académiques et le marché. Le fameux triangle de Clark a permis de porter un regard nouveau sur les mécanismes de gouvernance universitaire, en particulier sur des ajustements de plus en plus stratégiques aux normes de marché. Fondé sur un système d’oppositions binaires et essentiellement nationales dans un prisme institutionnel (l’Etat v. les oligarchies académiques, l’Etat v. le marché, les oligarchies académiques v. le marché), le modèle de Clark a peu à peu été rendu obsolète par de nouvelles géométries universitaires, géométries notamment modifiées par l’implication de plus en plus fréquente de nouveaux opérateurs, supranationaux, intergouvernementaux, non gouvernementaux, etc., dans les politiques d’enseignement supérieur. Peuvent être ici cités, à titre d’exemple et sans ordre particulier, des opérateurs tels que l’UNESCO, le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale, ou encore l’Union européenne.

Capitalisme universitaire

Plus récemment, des travaux se sont intéressés aux configurations systémiques des politiques d’enseignement supérieur, notamment en termes d’ajustement aux normes de marché, à l’heure de la mondialisation et dans le contexte d’une autonomie de plus en plus marquée des établissements d’enseignement supérieur, y compris dans les systèmes très centralisés, comme en France avec la loi d’août 2007 sur les libertés et les responsabilités des universités (2). Nonobstant la concurrence qui caractérise le marché universitaire et la montée en puissance du modèle entrepreneurial, pour reprendre une terminologie anglo-saxonne, c'est-à-dire de stratégies et de modes de gestion inspirés du monde de l’entreprise, le « capitalisme universitaire » (Academic Capitalism) décrit par Slaughter et Leslie en 1999 (3) n’est pas réellement synonyme, en tout cas pas à ce jour, de démantèlement systémique. L’implication des représentations diplomatiques dans le champ de la coopération universitaire, l’existence même d’attachés de coopération universitaire dans les différentes missions suffit à démontrer que l’enseignement supérieur conserve une dimension systémique d’intérêt hautement stratégique. Les enjeux économiques, politiques, sociétaux, liés à la recherche et à l’enseignement supérieur sont d’une importance telle que les Etats s’appliquent à conserver un pouvoir de pilotage des grandes orientations. Il en va de leur positionnement sur les différents marchés de l’économie du savoir, voire de l’économie de marché tout court comme en témoigne par exemple l’importance du volet recherche et développement du plan de relance de l’économie américaine initié par l’administration Obama suite à la crise de 2008.

Le positionnement des dispositifs d’enseignement supérieur à l’échelle internationale dépasse donc très largement les questions de gouvernance institutionnelle et même de relations internationales entre deux établissements. Au niveau bilatéral et a fortiori multilatéral, les dynamiques, les enjeux et par conséquent les pratiques sont de nature extrêmement protéiforme et conjoncturelle, relevant davantage de positionnements et de repositionnements géostratégiques, que de géométries institutionnelles, fussent-elles variables. Les dynamiques transfrontalières, bilatérales et multilatérales entre les différents dispositifs d’enseignement supérieur sont en réalité très variablement, voire inégalement ajustées aux normes de marché. Il ne s’agit d’ailleurs pas à proprement parler de transactions dans la mesure où ces dispositifs, contrairement à ce que peuvent être les préoccupations ponctuelles de tel ou tel établissement, répondent à des considérations régionales ou nationales et n’ont par conséquent pas vocation à « transiger », ce qui, au niveau systémique, équivaudrait à une capitulation devant les forces du marché et à un renoncement à ses intérêts particuliers. Les enjeux sont tantôt politiques, tantôt économiques, tantôt liés au développement, voire à l’importation ou à la reproduction de modèles existants. Dans un tel contexte, l’acquisition de parts de marché dans l’économie du savoir se fait moins par la négociation et la transaction que par la conquête pure et simple.

Le modèle européen d’enseignement supérieur est politique

Il n’existe bien entendu aucun modèle parfaitement monolithique. Cela étant, les tendances en matière de dispositifs son aisément repérables. Ainsi, le modèle européen en matière d’enseignement supérieur est celui d’un espace politique en devenir, d’un système qui doit encore résoudre sa propre équation fondatrice. Le modèle européen d’enseignement supérieur reste éminemment politique tandis que l’Union européenne reste perpétuellement en quête d’un consensus politique. C’est là, peut-être, sa plus grande force et sa plus grande faiblesse. L’immense succès du programme Erasmus est celui d’un idéal politique, celui du rapprochement indispensable de la jeunesse des divers Etats membres pour construire un avenir commun. Le programme est aujourd’hui ouvert aux trente pays de l’Espace Economique Européen ainsi qu’à la Suisse et à la Turquie, et a permis la mobilité de plus de 2 millions de jeunes européens. C’est là, assurément, son très grand mérite. En termes strictement universitaires, on le sait, le programme Erasmus ne peut rivaliser avec de véritables cursus intégrés avec délivrance de doubles diplômes, de vrais partenariats de recherche et/ou de thèses effectuées en cotutelle. La forte orientation politique est également une grande faiblesse en ce qu’elle se mesure simplement, sans discrimination, en flux d’étudiants et permet à d’autres dispositifs d’utiliser à dessein certaines de ses failles (4). Ainsi, l’organisation de la licence en trois ans permet aux dispositifs nord-américains, où le premier cycle est de quatre ans, d’utiliser le pivot de la quatrième année pour envoyer en Europe des étudiants de premier cycle et d’attirer vers leurs institutions et leurs laboratoires des étudiants européens formés au niveau Master.

D’autres modèles ont développé des stratégies plus ciblées encore. Le modèle australien, en particulier, a développé une approche économique de l’internationalisation de l’enseignement supérieur par la création de l’OSC (Overseas Student Charge) dans les années 1970, considérant l’enseignement supérieur comme une industrie d’exportation (5). A l’opposé, des dispositifs sont axés sur des logiques de développement, par exemple adossés à l’UNESCO, à l’Agence Universitaire de la Francophonie, ou encore à des opérateurs nationaux, tels l’Agence Canadienne de Développement International. Des modèles intermédiaires existent, axés sur une importation, voire une reproduction de modèles existants, par exemple au Moyen Orient, et qui pourront fort légitiment entrer en concurrence avec leurs propres modèles. Deux chantiers sont en train de se dessiner pour les décennies à venir : celui des pays dits du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) et d’un transfert du centre de gravité de la coopération en matière de coopération en matière d’enseignement supérieur et de recherche de l’Atlantique vers le Pacifique.

Dès lors, certains systèmes, généralement ceux dont les préoccupations sont les plus politiques, se révèlent beaucoup plus vulnérables que d’autres sur les marchés transfrontaliers du savoir. Parfois contre toute attente. L’ajustement aux normes de marché, dans son acception conventionnelle, reste par conséquent fragmentaire et déséquilibré, y compris à l’heure de la mondialisation et d’une prétendue uniformisation des dispositifs, puisque les différents échanges sont généralement bornés de manière très hétéroclite, par exemple entre un dispositif dont les préoccupations sont majoritairement politiques et un dispositif répondant à des impératifs strictement économiques.

Pour conclure sur une note scientifique, il convient aujourd’hui de tendre vers une extrapolation du modèle de Clark, qui s’appliquait à repérer le mode de gouvernance au niveau institutionnel, pour développer un repérage des orientations internationales au niveau systémique et macroéconomique des dispositifs d’enseignement supérieur.

NB:

(1) Burton Clark, The Higher Education System: Academic Organization in Cross-National Perspective (Berkeley, University of California Press, 1983).

(2) Nicolas Gachon, "Political Continuum and the Adjustment of Higher Education to Market Norms", Journal of the World Universities Forum 2 (2009), pp. 25-33.

(3) Sheila Slaughter et Larry Leslie, Academic Capitalism: Politics, Policies, and the Entrepreneurial University (Baltimore: Johns Hopkins University Press, 1999).

(4) Voir à ce sujet : Nicolas Gachon, "Reconsidering student mobility per se as a tool for internationalizing higher education in the knowledge-based economy", International Conference on Education, Research and Innovation – ICERI 2008 (November 2008).

(5) Voir à ce sujet : Nicolas Gachon,"L’internationalisation de l’enseignement supérieur et les logiques de marché. Spécificité d’un système fédéral : l’Australie", Le Mensuel de l’Université 21 (décembre 2007).

Observatoire Boivigny, 01/02/10