Laurent Mouloud: La précarité au stade supérieur

Laurent Mouloud: La précarité au stade supérieur

Selon une enquête révélée lundi, la précarité explose dans l’enseignement supérieur et la recherche. Plus de 20 % des personnels y travaillent désormais hors statut.

Chacun soupçonnait le scandale. Mais personne, dans les facs et les labos, ne disposait de données précises. Ce n’est plus le cas. Une enquête inédite, rendue publique lundi dernier, vient de révéler l’ampleur du phénomène de la précarité dans l’enseignement supérieur et la recherche (1). Avec des chiffres édifiants. Lancée à l’automne par une intersyndicale regroupant 19 organisations, l’initiative s’appuie sur les rares statistiques disponibles en la matière et, surtout, sur un questionnaire détaillé auquel ont répondu plus de 4 400 personnels précaires. Chargés de cours vacataires ou contractuels, doctorants ou docteurs sans poste, personnels techniques (Ita et Biatoss) en CDD renouvelable indéfiniment… Ils seraient aujourd’hui entre « 45 000 et 50 000 » à ne pas bénéficier des garanties des titulaires dans les 83 universités françaises et les huit principaux organismes de recherche. Soit plus de 20 % des effectifs  !

Le recrutement des «hors- statut» en Augmentation

Même si le recrutement de personnels « hors statut » a toujours existé, les auteurs de l’étude constatent que ce chiffre est en pleine explosion ces dernières années, sur fond de réduction de l’emploi public. « Au CNRS, entre 2006 et 2008, le nombre de permanents a baissé de 1,5 % et celui de non-permanents a augmenté de 17,2 % », fait valoir Charles-Antoine Arnaud, chercheur statisticien en géographie au CNRS. Impossible de dresser un profil type de ce personnel « invisible » que l’on retrouve parmi les chercheurs, enseignants, techniciens ou administratifs. Ce ne sont pas forcément des « petits jeunes » puisque les répondants se répartissent à parts égales avant et après trente ans. En revanche, ce sont majoritairement des femmes (60 %). Les plus précaires travaillent dans le domaine des sciences humaines et sociales et se trouvent à l’université.

Au travers de la disparité des situations, l’étude relève quelques points communs. À commencer par une rémunération basse qui ne tient pas compte du diplôme ou de l’ancienneté. « Près de 40 % des docteurs en sciences humaines gagnent moins de 1 200 euros et 80 % moins de 1 800 euros », note l’étude. Et encore  : ce chiffre correspond à une moyenne annuelle. Car, bien souvent, ces précaires traversent des mois sans aucune rémunération. Parfois à cause du délai de carence des indemnités chômage. Parfois aussi parce que l’administration interrompt pendant quelques semaines le CDD afin d’échapper à l’obligation juridique de titulariser après six CDD consécutifs…

« Cette discontinuité dans les contrats et rémunération est l’une des grandes caractéristiques de la précarité dans le supérieur », souligne l’étude. Ainsi, au cours des cinq dernières années, 41,6 % des docteurs sans poste ont, par exemple, connu une interruption d’activité de plus de six mois et 25 % de plus d’un an  !

L’autre grande caractéristique est la durée croissante de cette précarité, avec des contrats à court terme qui se suivent, parfois se chevauchent. « Pour certains, cette vie d’instabilité devient une carrière », explique Isabelle Clair, chargée de recherche en sociologie au CNRS. 57 % des répondants auraient déjà enchaîné au moins trois contrats, et 16 % en seraient au moins à six, avec toutes les répercussions que l’on imagine sur la vie privée.

« Ce sont des soutiers auxquels nous avons décidé de donner une visibilité », relève Stéphane Tassel, secrétaire général du Snesup-FSU. L’ensemble des syndicats devrait organiser un « printemps de la précarité » pour demander la titularisation de 70 % d’entre eux.

(1) À lire sur www.precarite-esr.org

L'Humanité, 12/02/10