Indépendance des Chercheurs: Amy Bishop, "autonomie" des universités et rapport Aghion

Educación para a guerraIndépendance des Chercheurs: Amy Bishop, "autonomie" des universités et rapport Aghion

Le 13 février, les médias rapportent l'incident tragique survenu à l'Université d'Alabama à Huntsville (UAH). Au cours d'une réunion, l'enseignante et neurobiologiste Amy Bishop aurait ouvert le feu, tué trois collègues du Département de Biologie de l'université dont le directeur du département, et blessé trois autres membres du même département. Toujours d'après les informations ayant circulé, Amy Bishop s'était vu refuser un poste permanent (tenure) au printemps 2009 à l'âge de 44 ans, 16 ans après l'obtention de son Ph.D. à Harvard et après avoir longtemps enseigné et fait de la recherche. Elle était publiquement notée par ses étudiants. En novembre 2009, Amy Bishop avait conduit une proposition de motion de censure contre la présidence de l'université. L'UAH est une université publique « autonome » qui, comme les universités privées des Etats-Unis, incarne le « modèle » préconisé pour la France par le « rapport Aghion ». Mais que penser vraiment d'un tel « modèle » ? C'est un fait que la violence est fréquente dans les universités US, et que les suicides d'étudiants sont devenus un problème récurrent. Pourquoi faudrait-il importer en France un tel mode de fonctionnement ? Pire, le « rapport Aghion » nous vend une dangereuse simplification du « modèle » US, avec uniquement des universités, passant outre au rôle national des grands organismes de recherche aux Etats-Unis (institutions de la recherche fédérale) comme en France (Centre National de la Recherche Scientifique, CNRS, et autres établissements publics français à caractère scientifique et technologique, EPST). Il s'agit donc non seulement d'engager les universités sur la voie de la privatisation, mais de supprimer progressivement le CNRS et l'ensemble des EPST. La triste affaire d'Amy Bishop, qui est loin d'être un cas isolé, devrait susciter une réflexion salutaire avant qu'il ne soit trop tard.

Dans une vidéo d'il y a quelques mois, avec Ségolène Royal :

http://www.dailymotion.com/video/x97ub1_segolene-royal-et...

Philippe Aghion s'en prend à un capitalisme « totalement déréglementée », dont il critique les « excés », mais vante en même temps les « forces positives » du « marché » et souligne que la France « doit faire des réformes » pour « moderniser son système économique » dans le cadre d'une économie de marché. En clair, la liquidation des acquis de la Libération.

Sur ce plan, le discours prétendument « socialiste » d'Aghion ressemble étrangement à celui de « droite transversale » de Nicolas Sarkozy. Doit-on s'en étonner ?

Aghion met également en avant « l'expérience scandinave ». En clair, donc, la « flexisécurité » et la fin de la stabilité d'emploi.

S'agissant de la recherche et des universités, le rapport de la commission Aghion préconise dans la pratique une importation qui se veut « non reaganiste » du « modèle » des universités US, mais dans des modalités bien pires : à savoir, sans les organismes publics de recherche équivalents du CNRS et des autres EPST. En clair, la recherche et l'enseignement supérieur dans les mains d'un ensemble de groupes restreints locaux.

Les propositions de la commission Aghion ne sont qu'une application à façade sociale-démocrate de l'actuelle politique gouvernementale basée sur le rouleau compresseur que forment notamment :

- le Pacte pour la Recherche, mis en place avec la Loi 2006-450 du 18 avril 2006 dite « de programme pour la recherche », accompagnée de la création de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et de l’Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES) ;

- la Loi 2007-1199 « relative aux libertés et responsabilités des universités » (LRU) ;

- la  Loi 2009-972 « relative à la mobilité et aux parcours professionels dans la fonction publique ».

Le fait que le président d'une commission nommée par l'actuel gouvernement soit en même temps un conseiller de Ségolène Royal met en évidence le contenu réel de la « politique unique » et la comédie que représente l'actuel « débat politique ». Majorité ou « opposition », le « modèle » pour les universités et la recherche françaises est en réalité le même.

Mais des tragédies comme celle de l'UAH avec trois morts et trois blessés, ou les nombreux suicides d'étudiants dans les universités US, mettent en évidence toute la violence que renferme un tel « modèle » et le précipice institutionnel dans lequel il nous ferait sombrer. Quels intérêts peut servir un système universitaire qui génère une telle pression sur les individus ?

Le drame a eu lieu le vendredi 12 février. Un résumé de l'affaire est accessible sur Wikipédia, à l'adresse :

http://en.wikipedia.org/wiki/Amy_Bishop

Amy Bishop était publiquement notée par des étudiants, aux adresses :

http://hojja-nusreddin.livejournal.com/2320681.html

http://www.ratemyprofessors.com/ShowRatings.jsp?tid=39261...

Docteur de l'Université de Harvard en 1993, Amy Bishop avait d'abord enseigné à Harvard avant d'être embauchée par l'Université d'Alabama à Huntsville en 2003. Le refus de cette université de lui accorder un poste permanent semble avoir joué un rôle dans le déclenchement du drame, d'après les informations diffusées par le New York Times :

http://www.nytimes.com/2010/02/13/us/13alabama.html

Une série de notes de l'UAH sur ces faits, annonçant notamment la fermeture de l'université pendant une semaine, est accessible à l'adresse :

http://newinfo.uah.edu/news/newspages/campusnews.php?id=172

Une dépêche AFP confirme le lien présumé entre les événements de vendredi et le refus de titularisation opposé à Amy Bishop :

http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gnN2GC...

D'après cette dépêche actualisée, le président de l'université trouverait normal de ne pas être titularisé après une longue période de service. Agée actuellement de 45 ans, Bishop est mère de quatre enfants.

La Science au XXI Siècle, 14/02/10

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