Louise Fessard: Universités : fusions, regroupements, les campus géants sont-ils la solution ?

Louise Fessard: Universités : fusions, regroupements, les campus géants sont-ils la solution ?

Où en sont les universités françaises un an après la mobilisation du printemps 2009 contre les réformes Pécresse et le passage de 18 d’entre elles à l’autonomie en janvier 2009 ? Masterisation, individualisation des carrières, pouvoirs accrus des présidents d’université : toutes les questions au cœur de la mobilisation (retrouvez nos reportages sous l’onglet Prolonger de cet article [voir notamment la video disponible ici, note de SLU]) sont toujours sur la table à en croire Mathieu Brunet, porte-parole de Sauvons l’université.

« Mis à part le gel des suppressions de poste dans l’enseignement supérieur et la recherche (promis par François Fillon pour 2010 et 2011, NDLR), nous n’avons obtenu que des miettes, dit-il. Et les projets contre lesquels nous nous battions sont devenus des textes officiels qui entrent en application. »

La course à la taille est l’aspect le plus visible de la politique menée par Valérie Pécresse, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche. Les stratégies de regroupement avaient commencé avant la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU), avec la création en 2006 des pôles de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) aujourd’hui au nombre de 15.

Mais les synergies, voire les fusions, sont passées à la vitesse supérieure, encouragées par le plan campus, qui a sélectionné 12 campus à rénover, puis l’annonce le 14 décembre 2009 par Nicolas Sarkozy de la création de dix pôles d’excellence universitaire financés par le grand emprunt (7,7 milliards d’euros). « La ligne directrice du gouvernement est de tirer quelques établissements pour les faire jouer dans la cour des grands et de laisser la majorité des universités dans leurs difficulté de dotation, d’encadrement et d’insertion des jeunes », décrypte Jean-Baptiste Prévost du syndicat étudiant Unef.

L’enjeu affiché est d’atteindre la taille critique pour créer les « universités d’excellence » multidisciplinaires et offrant une formation tant au niveau de la licence qu’au niveau du master, décrites dans le rapport que Philippe Aghion, professeur d’économie à l’Université de Harvard, a remis le 26 janvier à la ministre de l’enseignement supérieur, et se faire une place dans le fameux classement de Shanghai car Nicolas Sarkozy souhaite avoir « des campus de rang mondial, capables de rivaliser avec les meilleures universités étrangères ».

Après les trois universités de Strasbourg qui ont fusionné le 1 janvier 2009, en même temps qu’elles passaient à l’autonomie, ce sont les trois universités d’Aix-en-Provence et de Marseille qui s’apprêtent d’ici 2012 à créer la plus grosse université française avec 70.000 étudiants. Une université mastodonte qui s’affiche comme la future « capitale des savoirs du Sud de l’Europe ». A ce jeu là, « c’est marche ou crève », estime Mathieu Brunet, porte-parole de Sauvons l’université et maître de conférence à Aix-Marseille I. « Une université comme Aix-Marseille I n’a pas le choix, si elle refuse le projet de fusion avec Aix-Marseille II et Aix-Marseille III, elle court le risque de se voir marginalisée », explique-t-il.

L’obtention des financements exceptionnels, comme les 3,7 milliards d’euros du plan campus ou les 7,7 milliards du grand emprunt sous forme de dotations à placer, est à ce prix. « Si nous avons été retenus pour le plan campus, si nous pouvons être considérés comme un candidat raisonnable aux dix pôles d’excellence universitaire du grand emprunt, c’est en partie grâce à la fusion », explique Alain Beretz, président d’une université de Strasbourg qui compte désormais 41.000 étudiants.

Eviter les doublons

La fusion a de nombreux défenseurs à Aix-en-provence et Marseille, notamment dans le domaine des sciences, éclatées entre les trois universités avec de nombreux doublons et des contenus pédagogiques communs. « Nous appelions à une mise en cohérence de ces formations, explique Bruno Truchet, enseignant-chercheur et élu du syndicat de l’enseignement supérieur Snesup-FSU à l’université de Provence (Aix-Marseille I). Mais la fusion est devenue une question purement économique : il faut être gros pour se battre contre les gros. »

La présence de l’expression « modèle entrepreneurial » dans les principes fondateurs de la future université commune, adoptés en décembre 2009 par les conseils d’administration des trois universités, a provoqué une levée de boucliers. Le terme a disparu du texte final mais « l’esprit général demeure avec deux mots revenant en permanence : la visibilité et la lisibilité », analyse Mathieu Brunet.

« C’est une idéologie même pas voilée du "nous contre les autres" et une volonté d’utiliser au maximum l’autonomie pour "manager" l’université comme "une entreprise" », estime Bruno Truchet. « Ce qu’on voulait dire est qu’il faut passer d’une université ancestrale à une université au fonctionnement moderne qui s’inscrit dans ce qui se fait partout en Europe et aux Etats-Unis, justifie Yvon Berland, président de l’université de la Méditerranée. L’université ne doit plus seulement se soucier de délivrer des connaissances mais des compétences utiles à l’insertion professionnelle. S’il faut dialoguer avec le monde socio-économique pour avoir plus de visibilité, alors oui ! »

Les universitaires d’Aix et de Marseille regardent avec appréhension le précédent strasbourgeois. « Coût financier de la fusion », « désorganisation administrative », « pression sur les personnels administratifs et technique et les directeurs de composantes », « vacataires non payés depuis six mois », à entendre Pascal Maillard, professeur à l’université de Strasbourg et membre du Snesup-FSU, la fusion et le passage simultané à l’autonomie auraient créé de nombreux dysfonctionnements. « On veut aller trop vite et trop fort et tout le monde est dépassé, y compris dans l’entourage du président », estime Dominique Guillet du Snesup-FSU.

Une meilleure visibilité

Conséquence de l’autonomie, il faut construire des indicateurs, mesurer pour mieux piloter l’université. « Ça confère de la lourdeur au quotidien, explique Sylvain Schirmann, directeur de l’Institut d’études politiques de Strasbourg. Les composantes sont obligées de faire remonter énormément d’informations, d’enquêtes, de documents aux services centraux, mais nous n’avons pas toujours les moyens de le faire. » « Pour chaque problème, les services centraux essaient de définir une règle unique mais, avec 38 composantes de cultures très différentes, ces règles ne conviennent à personne », témoigne Fabienne Muller, directrice de l’institut du travail.

Des « problèmes réels que nous prenons à bras le corps », reconnaît Alain Beretz. Il estime cependant que la fusion « est un succès » qui « a donné une visibilité et un rayonnement international à l’université », « créé une véritable nouvelle identité en interne », et « donne à l’université de Strasbourg un poids de négociation et de présence au plan national ». « La fusion a permis à l’IEP de bénéficier des réseaux internationaux des autres universités, de diversifier nos formations à l’étranger et nos possibilités d’insertion professionnelle », illustre Sylvain Schirmann à l’échelle de l’IEP. Fort de cette nouvelle visibilité, Alain Beretz se dit même favorable à une future fusion avec l’université de Mulhouse, « s’il y a une adhésion commune à un projet et des moyens, car il faudra une recomposition des formations à grande échelle. »

Plus inquiétant, Pascal Maillard déplore surtout « un manque de démocratie et de consultation » directement « lié à la loi LRU ». « Par exemple des groupes de travail sont mis en place mais leurs résultats sont ignorés et ce sont des textes rédigés par les membres de l’équipe de direction ou des vice-présidents qui sont adoptés », reproche-t-il. « N’importe quoi !, répond Alain Beretz. Nous fonctionnons avec des conseils d’administration extrêmement ouverts qui reprennent les décisions des autres conseils alors que ceux-ci n’ont qu’un rôle consultatif. »

Une accélération des disparités entre les établissements

« Les centres de décision se sont éloignés, regrette toutefois Fabienne Müller. Avant nous pouvions discuter entre directeurs de composante et services centraux, aujourd’hui, à 38, on a une information a posteriori des choix effectués dans les conseils, sachant que les composantes sont moins bien représentées dans chacun des conseils. » Effets combinés de la loi LRU et de la fusion, « on est passés de 180 élus dans trois conseils d’administrations à 30 dans un seul conseil d’administration, dont cinq élus étudiants pour 41.000 étudiants », précise Dominique Guillet.

A Marseille, même constat : après la fusion, 30 élus dont 5 étudiants et 14 enseignants seront censés représenter 70.000 étudiants et 3.700 enseignants dans un conseil d’administration unique. Une gageure, reconnaît le président de l’université de la Méditerranée (Aix-Marseille II), Yvon Berland qui réfléchit à d’autres modalités de représentation à côté du conseil d’administration comme « un large conseil académique consultatif qui serait le principal lieu de débat ».

A Strasbourg, Alain Beretz travaille également « à des structures démocratiques originales, comme une assemblée de docteurs tirés au sort à la façon de la démocratie athénienne, pour avoir d’autres lieux de forum dans l’université ».

Ecartées de cette course au gros, les petites universités isolées ont du mouron à se faire selon Bruno Truchet. « Les futurs dix pôles d’excellence vont drainer les meilleurs enseignants-chercheurs au détriment des autres universités qui perdront leur valeur ajoutée de recherche », estime-t-il. Simple collège dépendant de la faculté d’Aix-en-Provence jusqu’en 1972, l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse n’entend pourtant pas devenir un simple satellite de la future université géante d’Aix-Marseille.

« Au plan international bon nombre d’universités parmi les plus reconnues comptent moins de 10.000 étudiants, on conçoit bien que la place des « petites » universités est très loin de se limiter aux seconds rôles », explique Emmanuel Ethis, président de l’université d’Avignon, en s’appuyant sur l’exemple d’Oxford et de Cambridge « de petites universités implantées dans de petites villes, qui disposent par conséquent d’une capacité inédite à faire vivre toute une aire urbaine au rythme de la recherche et de l’enseignement supérieur ». « Certaines des universités françaises telles que La Rochelle, Evry ou Avignon peuvent tout à fait soutenir ce concept de "ville-université" pour peu qu’elles soient soutenues dans ce sens », espère-t-il.

Nettement moins optimiste, Pierre Jourlin, maître de conférence à Avignon et membre du Snesup-FSU craint qu’Avignon « ne forme plus que jusqu’à la licence puis seuls ceux qui ont les moyens de se payer un appartement pourront continuer ailleurs. Ça touche à un principe républicain fondamental celui de l’égalité des chances ! »

Sauvons l'Université, 17/02/10