Didier Francfort: Ce qui ne peut plus durer dans l’université

Didier Francfort: Ce qui ne peut plus durer dans l’université
Quelles menaces pèsent sur le service public de la recherche ?
Didier Francfort, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Nancy-II

Il y a un an un discours présidentiel déplorant la faiblesse de la Recherche française et l’attribuant à l’insuffisance des évaluations avait contribué à lancer le mouvement de Fronde des universités. Des mesures gouvernementales ont alors été présentées comme des réformes redressant la vie scientifique des universités et des institutions de recherche. Après des semaines de mouvements des personnels et des usagers des universités, ces mesures ont été repoussées mais non annulées. Elles réapparaissent, parfois sous un jour un peu différent. Elles sont à présent assorties d’annonces obligeant par exemple les « filières d’excellence » (extérieures à l’université publique « classique ») à accueillir des boursiers et des étudiants issus de milieux modestes. On parle de mettre fin à l’exception française des grandes écoles ou d’associer les grandes écoles à quelques universités d’élite ayant droit à l’appellation « université de recherche » et ne s’encombrant plus d’une masse d’étudiants de premier cycle dont d’autres universités ordinaires auraient seules la charge, renonçant à toute ambition en matière de recherche. Le malaise des universités s’est ainsi accentué depuis un an. L’image des universitaires hautains enfermés dans une spécialisation désuète, coupés des réalités sociales, ne correspond plus guère à la condition effective des enseignants-chercheurs des universités. Il faut reconnaître que la contestation des mesures gouvernementales de l’an passé n’a pas pu ou pas su se faire entendre de l’opinion. Les « réformes » étaient alors présentées, par leurs promoteurs, dans un discours affirmant que l’on ne pouvait plus comprendre ni justifier que des nantis échappent à toute évaluation et qu’il fallait par conséquent que, dans le domaine de la Recherche comme dans tous les autres, la « culture du résultat » s’impose. Il était aussi question d’autonomie des universités. L’expérience de l’année écoulée fait ressortir qu’en fait d’autonomie les établissements sont soumis à un cadre extrêmement précis qui régit les enseignements dans des schémas, des maquettes dont on ne saurait, sans risque d’être mal noté, dévier.

Le métier d’enseignant-chercheur comprend trois aspects différents : une charge d’enseignement, un métier de chercheur, des responsabilités administratives et financières dans l’encadrement de la recherche et de l’enseignement. La vulgarisation auprès du grand public est considérée comme souhaitable mais pas encore quantifiée et exigée dans l’évaluation du temps de travail. L’énoncé même de ces tâches distinctes, parfois méconnues du public, met en évidence la tension qui existe dans l’organisation d’un emploi du temps permettant de mener de front ces obligations réglementaires. La « réforme » consiste à repérer dans la masse des enseignants-chercheurs une infime part de « vrais » chercheurs susceptibles de se livrer davantage à leur passion et d’atteindre un niveau d’excellence rivalisant avec la Recherche pratiquée dans les meilleurs établissements internationaux (définis par des critères quantitatifs, par exemple selon le « classement de Shanghai » ou par un nombre de publications classées selon un savant système de « bibliométrie » qui conduit à négliger un article paru dans une insignifiante petite revue locale). Ceux-là, les élus du classement, reconnus comme tels par des organismes d’évaluation auront moins d’obligations d’enseignement, plus de moyens financiers et pourront, dans des établissements dont la taille sera accrue par un regroupement administratif dans des TGU (très grandes universités), faire du chiffre. Les autres, les enseignants de base, incapables d’accéder aux vraies publications « à comité de lecture », ceux qui perdent du temps en allant faire de la recherche sans résultat, qui vont animer une université populaire dans une ville de tradition ouvrière, qui publient par amitié dans des journaux non classés, qui participent à des publications collectives ou écrivent un livre de vulgarisation en quelques années, les « déclassés » de la recherche efficace seront laissés en pâture aux étudiants en ayant des charges d’enseignement et d’administration accrues. Et voici que le système d’évaluation se met en place.

Il faut que les modalités de cette évaluation et ses conséquences soient comprises par tous, pour que l’ensemble de la société française puisse à présent choisir ce qu’elle attend de son université et de ceux qui y travaillent et pour que tous les citoyens puissent juger des orientations prises, dans le domaine, par les politiques. Le principe est simple : le financement de base des groupes de recherche est réduit au minimum. L’argent disponible pour la recherche est essentiellement réparti en fonction du classement des équipes fait par des experts et en fonction d’une logique d’appels d’offre et de projets. Il faut d’abord indiquer que le temps utilisé pour la recherche de financement n’est pas utilisé pour la Recherche. Une nouvelle discipline se crée : la communication de la Recherche. Il faut convaincre les financeurs et, pour cela, faire des « posters », des dossiers de demande de financement, des rapports d’étape. Le risque est que l’évaluation remplace la Recherche. C’est folie de lancer un programme de recherche sans avoir la certitude qu’il aboutira. Le plus sage est de connaître le résultat avant de lancer la recherche. Gardez une publication que vous avez sous le coude, montrez qu’elle répond à un appel d’offre en adaptant votre ton à une certaine rhétorique, un peu technocratique, et faites alors un dossier. Publiez ce qui était préalablement prêt et bingo ! C’est l’application la plus sûre de la logique du résultat qui est à l’opposé de la logique de la véritable rigueur scientifique. Surtout pas d’hypothèse nouvelle. Si vous avez formulé une hypothèse novatrice, cherché en conscience, constitué un corpus, et que vous voyez que cela ne fonctionne pas, qu’il faut modifier les hypothèses de départ, préparez vous à être sanctionné. Pas de résultat : malus. Depuis Bachelard et quelques autres, on nous a appris dans les cours de philosophie de Terminale que les erreurs et les fausses pistes étaient indispensables au progrès de la science. Qu’importe ! L’absence de résultat, quelles qu’en soient les raisons, implique une sanction financière. « Je ne cherche pas, je trouve » disait, paraît-il Picasso qui n’a jamais prétendu être un scientifique. De mauvais plaisants affirment que de Gaulle demandait lors des grandes cérémonies des conférences de presse « Messieurs les journalistes, avez-vous des questions à mes réponses ? » Voilà à peu près ce que l’on nous demande de faire pour monter des dossiers de financement. Mais les conditions d’évaluation dans des organismes divers, ayant parfois des objectifs contradictoires, posent également de nombreux problèmes. L’absence de brevets ou d’inventions déposées dans le domaine des sciences humaines et sociales – on dit SHS à présent – rend le système particulièrement discutable. On établit une échelle de valeur des publications selon le prestige et la qualité des revues. C’est la bibliométrie. Il existe des publications que des chercheurs peuvent se dispenser de faire car elles conduisent en définitive à une perte de temps : par exemple, un article dans une publication collective ou une publication dans telle langue « mineure ». Ceux qui se proclament les plus ardents défenseurs de la francophonie et de l’ « identité » française acceptent sans sourciller que les meilleures revues soient systématiquement des revues anglophones et comparent allègrement la fréquence des publications dans ces revues des chercheurs anglophones, qui les éditent, et des chercheurs francophones qui y ont moins accès.

Le climat de l’évaluation se fait dans des conditions bien diverses. Des chercheurs ont choisi de se dévouer à l’évaluation et prennent ainsi le risque de publier moins. L’audition se fait dans un climat plus ou moins collégial. Cela peut prendre la forme amicale d’une discussion, autour d’un repas, cela peut prendre une forme glaciale et inquisitrice. Là encore les sciences humaines sont plus que d’autres susceptibles de faire de l’évaluation le terrain de querelles de chapelles, de règlements de compte politiques ou personnels. Un détestable climat de suspicion s’installe insidieusement. Ne pas accepter l’évaluation est prendre le risque de se présenter comme conscient de ses faiblesses. Le regard critique sur le travail d’une autre équipe impliquerait une certitude de détenir les clefs de la vérité scientifique. Le principe de la collégialité qui permettrait par exemple des évaluations croisées est mis à mal par cette logique. D’autant plus que le fait de signaler que les résultats d’une équipe sont insuffisants, sur des critères qui ne sont ni objectifs, ni partout les mêmes, conduit à mettre en place non une véritable aide mais une forme de sanction. Ne noircissons pas le tableau : ce n’est pas un système criminel, ce n’est pas la logique stalinienne qui dénonce et élimine les traîtres qui ont saboté le plan quinquennal, c’est plutôt la dictature placide, sans folie paranoïaque mais avec une bonne dose d’incompétence et de mauvaise foi. On ne va pas déplacer les chercheurs mal jugés par les experts, on va simplement diminuer les moyens dont ils disposent, ce qui fait que, s’ils voulaient par exemple redresser la situation et s’engager dans des recherches plus sûres d’obtenir des résultats mesurables, ils auront moins de moyens pour le faire. La peur de la mauvaise note infantilise et ne favorise guère l’audace scientifique. Il ne s’agit pas de refuser toute évaluation mais il s’agit d’éviter que la Recherche ne se limite à des heures et des heures d’expertises, de demandes de financement, de justifications permanentes. Nous ne demandons qu’à pouvoir travailler sereinement, sans obligation permanente, immédiate et continuelle non pas de résultats mais de justifications de résultats.

Autre problème : l’organisation de l’enseignement supérieur conduit les enseignants-chercheurs à une sorte de grand écart permanent. On nous demande de rivaliser avec les meilleures universités américaines supposées être un modèle d’excellence et l’on nous demande en même temps de résoudre le problème de l’échec des étudiants qui abandonnent trop souvent leur cursus sans diplômes. Tant que l’université sera le seul lieu accueillant sans condition tous les bacheliers alors que les grandes écoles, les classes préparatoires, les filières professionnelles courtes, les IUT, les BTS recrutent de façon sélective sur dossier ou sur concours, un problème continuera à se poser pour maintenir dans les premiers cycles universitaires un niveau d’excellence correspondant au niveau des exigences imposées par ailleurs aux enseignants-chercheurs. Là encore, le fait de se placer dans une logique de compétitivité pénalise les chercheurs qui sont également investis dans l’enseignement en premier cycle, auprès d’étudiants parfois en grande difficulté. Ils sont en compétition avec des chercheurs sans charge d’enseignement ou n’ayant pas d’enseignement en premier cycle. La réforme est censée remédier à cela : elle va au contraire pérenniser et accentuer le phénomène. Les « mauvais » chercheurs devront faire plus d’enseignement…

L’isolement du mouvement des enseignants du supérieur et des chercheurs de 2009 a prouvé que le travail quotidien de ces fonctionnaires est méconnu. Le démantèlement des services publics, avec l’introduction d’une logique comptable et d’une logique de compétitivité, se retrouve de façon parfaitement identique à ce qui touche d’autres secteurs. Le métier de chercheur en sciences humaines et sociales est particulièrement méconnu. On nous invite à le « valoriser » sur le même modèle que les sciences « dures » mieux perçues dans l’opinion. Cela conduit à favoriser la participation à des manifestations comme la Fête des Sciences. Là encore, des autorités s’érigent en juge de ce qui est valorisation authentique et vulgarisation indigne. Quelle tristesse d’entendre des collègues dénoncer des initiatives d’équipes « rivales » en disant qu’elles sont plus de l’ordre de la culture, de l’action sociale que de la véritable recherche. Les liens de laboratoires avec des associations, l’action dans les lycées et collèges, les contacts actifs avec les enseignants du secondaire, l’organisation d’expositions, de spectacles, de concerts ne sont pas retenus dans les bilans des équipes. Pire, ils sont utilisés comme des arguments dévalorisant le travail accompli.

Que faire ? D’abord rétablir un climat de confiance. Pour cela, il nous faut travailler dans un cadre stable, avec une certitude de pouvoir compter sur un financement minimum pour plusieurs années consécutives (revenir à une logique quadriennale ?). Les équipes restent bien sûr responsables de l’usage qu’elles font de cet argent et sont évaluées au terme de ce temps relativement long, de plusieurs années, sur l’usage qui en a été fait. Tout n’est pas programmable à long terme. Il importe que les chercheurs et les doctorants participent à la vie scientifique internationale. Le nombre des doctorants participant à la vie d’une équipe est difficilement prévisible, les appels à communication dans des colloques ne sont pas programmés plusieurs années avant leur déroulement. Cela conduit à solliciter des financements complémentaires chaque année dans des conditions indescriptibles de précipitation. Ne pourrait-on pas envisager par souci de clarté fixer précisément le montant minimal garanti pour le financement de la recherche (missions de collectes de données, achat de matériel, documentation, participation à la vie scientifique régionale, nationale et internationale, aide à la publication…) par chercheur qu’il soit enseignant-chercheur, chercheur à plein temps ou doctorant ? Il ne s’agit pas de créer des rentes de situation. Les équipes restent comptables de la bonne utilisation des fonds publics mais sont jugées avant tout sur le long terme et non sur la multiplication d’opérations ponctuelles, de programmes dont aucun, s’il est un véritable risque intellectuel, n’est certain de ses résultats. Imagine-t-on priver de moyen des organismes politiques élus qui, au bout d’un an, n’auraient pas réalisé leurs objectifs ? C’est donc bien à présent une question qui n’est plus une question interne à l’Université. Il est temps que les politiques se prononcent clairement sur ces questions simples : de combien dispose chaque chercheur par an, au minimum, pour faire son travail de chercheur sans avoir à justifier d’opérations exceptionnelles et de programmes ponctuels ? Une fois que l’on saura ce que coûtent de façon constante, avant les financements d’opérations spéciales, d’appel d’offres, de programmes particuliers, un chercheur, un doctorant ou un enseignant chercheur, dans chaque institution de recherche, dans chaque spécialité, il sera possible de dire si le choix des politiques est de maintenir, d’augmenter ou de diminuer ce financement pérenne, d’établir des modalités d’évaluation à long terme (pourquoi pas un quinquennat ? ) et de multiplier, en le justifiant, les formes de financements complémentaires (appels d’offre, programmations thématiques prioritaires…). Sans ce retour à une base de financement stable, les chercheurs deviendront des chasseurs de prime, orientant leur recherche selon la chance qu’elle peut avoir de gagner des sources de financement, au coup par coup, dans un climat de défiance généralisée.

Les enseignants-chercheurs ne souhaitent pas s’isoler dans une tour d’ivoire, ils n’espèrent plus rappeler leur niveau de recrutement pour aligner leurs salaires sur ceux des cadres d’entreprises publiques ou privées à caractère lucratif. Ils veulent simplement qu’on les laisse faire leur travail.

L'Humanité, 20/02/10