Brice Le Gall et Charles Soulié: Réformes universitaires et actualisation du conflit des facultés en France

Brice Le Gall et Charles Soulié: Réformes universitaires et actualisation du conflit des facultés en France

Au cours des trente dernières années, le système d’enseignement supérieur français a connu des transformations majeures contribuant à mettre en crise l’ethos académique et à préparer les universitaires aux réformes autoritaires et managériales actuelles. L’augmentation des effectifs étudiants s’est traduite par une forte expansion du corps enseignant titulaire de l’université française (+102 % entre 1986 et 2005), comme par un profond mouvement de diversification de « l’offre de formations ».

Durant cette période, les savoirs professionnels appliquées se sont beaucoup développés. De nombreux établissements répondant à la demande politique, sociale ou économique comme les Instituts universitaires de technologie (IUT), les Sections de techniciens du supérieur (STS), mais aussi les écoles d’ingénieur, de commerce, etc., se sont créés. Dans le secteur strictement universitaire, le même mouvement est à l’œuvre. En effet, l’envolée récente des effectifs académiques s’est traduite par une redistribution du corps enseignant, laquelle révèle une montée en puissance des facultés, puis en leur sein des disciplines, les plus professionnelles ou les plus temporelles. Concernant déjà les facultés, c’est celle de droit et sciences économiques qui progresse le plus [1]. Les lettres, et surtout les sciences, connaissent une augmentation inférieure à la moyenne, tandis qu’en raison du numerus clausus, la part relative de la médecine diminue. Plus précisément en droit, sciences économiques, c’est  le groupe économie gestion qui progresse le plus. Et à l’intérieur des disciplines économiques les gestionnaires, soit le pôle le plus appliqué, augmentent le plus rapidement et sont même en passe de devenir majoritaires. En droit, les effectifs croissant le plus sont ceux du droit privé et des sciences criminelles, puis des sciences politiques et du droit public, tandis que l’histoire du droit, discipline plus livresque et moins pratique, s’effondre.

Les évolutions sont similaires en lettres et sciences humaines, où les « humanités » ont vu leur part relative diminuer considérablement au profit des sciences humaines et sociales (comme la sociologie, la linguistique ou la psychologie) puis des études pluridisciplinaires spécialisées sur l’étude d’un objet empirique (le sport, la communication, l’éducation, etc.), aux visées plus pratiques et où les masters professionnels sont très développés. Ce recul des disciplines les plus livresques et ayant une légitimité académique, intellectuelle, mais aussi traditionnelle élevée (comme la philosophie, l’histoire, la littérature française, les langues anciennes), traduit une véritable transformation de la culture délivrée par les universités et une profonde transformation des fonctions tant sociales qu’intellectuelles de l’université.

Ce phénomène pose aussi le problème de la survie de la recherche. Notamment en sciences, où on assiste par exemple à l’effondrement relatif des disciplines les plus théoriques comme la physique (en particulier celle des constituants élémentaires), laquelle connaît aussi une grave crise des vocations. Cet affaiblissement concerne aussi la chimie, les sciences de la terre, exception faite de la météorologie et de l’océanographie qui intéressent de plus en plus les pouvoirs publics. Concernant la biologie, la progression est la plus forte en biochimie et biologie moléculaire, c’est-à-dire dans des domaines de recherches dont les possibilités d’applications sont rapides. Mais en sciences, c’est surtout le groupe « mécanique, informatique et électronique », – dont les liens avec le secteur industriel sont particulièrement développés – qui progresse le plus : en 2005, il représente à lui seul, 39% de l’ensemble des enseignants titulaires en sciences, contre 27% en 1986.

Ces évolutions sont visibles aussi au sein de chaque discipline. Dans chacune, on observe une tension croissante entre un pôle orienté vers la recherche et/ou plus théorique et un autre plus appliqué, notamment porté par la « demande » étudiante de professionnalisation et l’ouverture croissante de l’université aux exigences des entreprises. En économie par exemple, l’épistémologie et l’histoire de la pensée économique sont de plus en plus marginalisées au sein des cursus, tandis que les spécialités banque, finance ne cessent de progresser et avec elles une certaine conception de l’économie. Concernant la sociologie, on observe la montée en puissance de la sociologie des organisations, du travail, etc., et avec elles d’une définition de la sociologie non plus pensée comme une discipline de recherche, intellectuelle, voire même critique comme elle a pu l’être dans les années 1960, mais comme une discipline d’expertise et d’ingénierie sociale.

Dans un contexte de renouvellement rapide des générations d’universitaires, cette évolution s’accompagne d’une multiplication des statuts précaires et d’une diversification croissante du corps enseignant contribuant à le fragiliser. L’arrivée de nouveaux publics, le développement des systèmes de tutorat, de suivi rapproché des étudiants, etc., ont augmenté la part consacrée au travail pédagogique tandis que la bureaucratisation croissante de cet univers a contribué à alourdir la part du travail administratif, réduisant ainsi celle consacrée à la recherche.

Surtout, l’analyse révèle que la diversification du corps enseignant a plus particulièrement bénéficié aux disciplines et aux établissements les plus récents et en pleine expansion, dont le corps enseignant est lui-même plus jeune. Ces derniers ont pu ainsi produire une version sans « tabou » et « moderne » de l’université, comme du métier d’universitaire. Occupant initialement une position relativement marginale ces disciplines, établissements, ont eu à la fois plus de facilités et d’intérêts à jouer le jeu des réformes en cours, comme à s’adapter à la montée généralisée de l’esprit gestionnaire.

L’ascension de cet esprit gestionnaire se lit également dans l’évolution du gouvernement des universités, lesquelles sont de plus en plus souvent administrées par des économistes, des gestionnaires ou des représentants des sciences de l’ingénieur. Depuis la loi sur la responsabilité et l’autonomie des universités (LRU) votée en 2007, leurs présidents disposent de pouvoir accrus en matière de recrutement et de définition des tâches des enseignants-chercheurs. De même, la recherche est de plus en plus pensée dans le cadre d’un nombre limité d’établissements, ce qui accélère le processus de dualisation, hiérarchisation de l’enseignement supérieur, qui se scinde de plus en plus en collèges universitaires délivrant une éducation minimale de base, professionnelle et appliquée, à la masse des étudiants, tandis que la fonction recherche est dévolue à quelques établissements, mais aussi étudiants et enseignants, dits d’ « excellence ».

[1] Pour les données statistiques, le lecteur pourra se reporter à :  http://soclabo.org/eng/journal/5/3/vers/43/

Universities in Crisis, 23/02/10