Yves Gingras et Éric Archambault: L'université accessible: n'imitons pas le modèle américain

Yves Gingras et Éric Archambault: L'université accessible: n'imitons pas le modèle américain
Les auteurs sont respectivement titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences à l'UQAM, et président de Science-Metrix inc.

Les réactions au «pacte pour le financement concurrentiel de nos universités» proposé par ce qu'il est convenu d'appeler «le club des ex» ont été nombreuses, mais limitées à la question des droits de scolarité.

Tout en abordant également cette question centrale, nous voudrions ici attirer l'attention sur le fait qu'en visant «à ramener le mode de financement des universités québécoises dans le modèle canadien», les auteurs écrivent comme s'il allait de soi que le système universitaire américain - et par ricochet le modèle social américain - était le seul valable et qu'il fallait l'imiter sans plus de discussion.

De plus, tout l'argumentaire des auteurs est marqué au coin d'une vision ultralibérale de l'éducation conçue comme un marché comme un autre qui ne peut trouver son «équilibre» que dans la «vérité des prix» dont le signal constituerait le seul mode de régulation des échanges individuels sur le «marché de la formation supérieure» et le seul gage d'atteinte de «l'excellence».

Or, tant sur le plan de la qualité globale des universités de nombreux pays européens que de la qualité de vie de leurs sociétés, il est clair que des alternatives crédibles au modèle américain existent.

Le Québec peut donc choisir de se situer dans la tradition de certains pays européens qui ont fait de la cohésion sociale une valeur fondamentale et il n'est nullement obligé par la force des choses de se fondre dans un modèle américain reconnu pour engendrer de très grandes inégalités au nom de la «loi» du libre marché.

En effet, l'excellence académique n'est nullement corrélée aux droits de scolarité. De plus, en mesurant la qualité de vie par un indice synthétique de pauvreté fondé sur une vie longue et en santé, l'accès au savoir et un niveau de vie décent, on constate que ce sont en fait les pays de tradition social-démocrate aux droits de scolarité les plus faibles qui se classent le mieux pendant que les États-Unis traînent loin derrière.

La mission sociale de l'université étant en cause, il n'est pas anodin que les auteurs du pacte définissent ses trois missions comme étant l'enseignement, la recherche et «la valorisation et le transfert des connaissances». On se demande comment les ex-recteurs signataires ont pu oublier que la troisième mission des universités a toujours été «le service aux collectivités» et non la «valorisation et le transfert», nouvelle mission que la conception mercantiliste de l'éducation veut depuis peu ajouter, sinon même substituer à cette mission de service, à la connotation probablement trop peu individualiste.

Il faut donc rappeler que la mission première des universités est de former les citoyens du Québec pour qu'ils participent pleinement au développement de notre société et non de se transformer en organismes privés visant à obtenir leur «part» sur le «marché international de l'éducation» au détriment des besoins locaux.

Sur la question de l'accès aux études supérieures, il est curieux que les promoteurs d'une hausse importante des droits de scolarité semblent oublier une autre «loi» économique: l'inélasticité de la demande. Or, toute augmentation radicale des coûts ne peut que faire chuter la demande comme le confirme d'ailleurs une étude de Statistiques Canada: «Les résultats donnent à penser que l'écart sur le plan des inscriptions entre les étudiants des milieux favorisés et ceux des milieux défavorisés s'est élargi sensiblement en Ontario, où la déréglementation des programmes professionnels a été plus marquée. Dans des provinces comme le Québec et la Colombie-Britannique, où les frais de scolarité sont demeurés stables, aucun changement n'a été constaté en ce qui concerne l'écart sur le plan des inscriptions.» Et l'on sait que la moitié des étudiants de familles à faible revenu ne poursuivent pas d'études au-delà du secondaire, contre seulement un quart des étudiants de familles à revenus élevés.

De plus, on ne peut sérieusement penser résoudre ce problème par une hypothétique amélioration du programme de bourses d'études, tant il est évident que de tels programmes sont les premiers touchés en période d'austérité et qu'ils n'ont cessé de se contracter au Québec au cours des 20 dernières années.

Le fondement idéologique du «pacte» est aussi visible dans le fait que jamais les auteurs ne proposent des hausses d'impôts pour les compagnies, les banques et les personnes à hauts revenus, qui ont pour la plupart profité et profitent encore de l'existence d'un secteur universitaire accessible. Plus que des mécanismes complexes qui risquent de générer des effets pervers, l'impôt et les taxes demeurent encore les meilleurs leviers d'une société qui vise à redistribuer la richesse (toujours collective, en fait) pour assurer l'égalité des chances.

Il ne faudrait pas laisser une idéologie fondée sur une vision étroitement économiste de la société et de ses institutions s'imposer au détriment du bien commun dont l'université devrait fournir le modèle. N'en déplaise aux signataires de ce «pacte» aux relents autoritaires, la société du savoir n'est pas soluble dans la seule «économie du savoir».

Cyberpresse, 08/03/10

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