Philippe Büttgen et Barbara Cassin: Le performatif sans condition, ou de l’université

Philippe Büttgen et Barbara Cassin: Le performatif sans condition, ou de l’université

I. « Responsabilité » et homonymie de l’autonomie

« Prenez votre temps mais dépêchez-vous de le faire, car vous ne savez pas ce qui vous attend », disait Jacques Derrida, philosophe français, en 1998 à Stanford .

En effet. Lui-même ne se serait sans doute pas attendu à être cité de la sorte, par Valérie Pécresse, Ministre française de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, en janvier 2009 : « Nous prenons toutes les garanties pour qu’une nouvelle éthique fonde l’autonomie gagnée par la communauté universitaire dans la conduite de son propre destin. [...] “Professer, c’est s’engager”, écrivait Jacques Derrida dans L’Université sans condition. L’heure est venue de reconnaître pleinement cet engagement à la fois individuel et collectif, de faire confiance à l’université et aux universitaires ».

On peut tronquer une citation, déformer un propos, en pervertir l’esprit. Mais peut-être faudrait-il d’abord se réjouir qu’une ministre française connaisse Jacques Derrida, à la différence d’un Président de la République qui ignore la Princesse de Clèves.

Derrida disait que quelque chose nous attendait, on n’aurait pas su quoi en 1998. Maintenant on le sait. La loi supposée instaurer l’« autonomie » des universités s’intitule « libertés et responsabilités des Universités » : tout un vocabulaire. « Éthique », « autonomie », « communauté », « destin », « engagement », « confiance ».

Ces mots sont de Valérie Pécresse.

On lit certains d’entre eux aussi dans Derrida, les mêmes, et en même bonne part : « Et ce qui compte ici, c’est cette promesse, cet engagement de responsabilité » . « Je me réfère donc ici à une université qui serait ce qu’elle aurait toujours dû être ou prétendu représenter, c’est-à-dire, dès son principe, et en principe, une ‘chose’, une ‘cause’ autonome, inconditionnellement libre dans son institution, dans sa parole, dans son écriture, dans sa pensée » . Rien de plus malhonnête, mais rien de plus facile, que de confondre l’« autonomie » sarkozyste avec le « sans condition » de Derrida. Visiblement, les deux s’engluent dans l’éthique de la responsabilité.

C’est l’éthique de la responsabilité qui frappe de façon réellement pétainiste aujourd’hui, quand les candidats à des postes de professeur sont évalués sur leur compétence à « agir en fonctionnaire d’Etat et de façon éthique et responsable ».

Pas la même responsabilité cependant. Car le « sans condition » de Derrida est pris dans l’éthique du désaisissement, de la non-maîtrise, de l’événement toujours excédentaire , bref, de l’hystérie masculine.

En revanche, l’ « autonomie » (celle de nos ministres en tout cas) est prise dans l’éthique de la performance, autrement dit la culture du résultat. « L’autonomie, c’est essentiel pour l’université parce que l’autonomie c’est la culture du résultat. Si c’est le ministère qui décide, c’est l’irresponsabilité » ; « il faut qu’aujourd’hui nous admettions que la culture du résultat rentre dans l’université ».

Cerise sur le gâteau, Valérie Pécresse ajoutait : « Pour la première fois, un gouvernement va juger les universités, les financer, les doter en fonction de leurs performances réelles. » L’autonomie, c’est donc une « culture du résultat » en tant qu’elle est hétéronomiquement jugée : l’Université est autonome quand elle convient au gouvernement, seul juge en Elle-même des « performances réelles » ; elle est très littéralement « irresponsable » (dépendante du ministère) là où elle est dite autonome.

L’autonomie est donc le masque, aujourd’hui et en Elle-même, sous lequel s’avance tout ce dont nous ne voulons pas, à savoir l’évaluation de la performance. Et si nous avons commencé par Derrida-Pécresse, c’est qu’il est très difficile hic et nunc de mettre en doute l’éthique de la responsabilité, y compris quand elle aboutit à l’exigence de l’évaluation. Refusez-vous d’être évalués ? Voulez-vous être non-performants, ou, comme dit notre Agence d’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur, « non-produisants » ?

Une tresse à défaire donc : responsabilité, évaluation, performance. Derrida la dénoue à l’avance, en parlant non pas de la performance, mais du performatif. Le performatif intervient trois fois dans L’Université sans condition. Une première fois, dans le principe d’une Université inconditionnée, franche, c’est-à-dire affranchie de tout, et en particulier de tout « enracinement territorial (donc national) » . C’est elle-même qui se performe en s’auto-affirmant, dans « ce lieu de présentation de soi du principe d’inconditionnalité qu’on surnommera les Humanités » . Affirmation, « présentation de soi » : on serait tenté de dire Selbsbehauptung, mais à la nationalité près, ce qui n’est pas peu. Ecce Heidegger : « Der Kampf allein hält den Gegensatz offen und pflanzt in die ganze Körperschaft von Lehrern und Schülern jene Grundbestimmung, aus der heraus die sich begrenzende Selbstbehauptung die entschlossene Selbstbesinnung zur echten Selbstverwaltung ermächtigt » . Une deuxième fois, dans la profession de foi du professeur. « Professer ou être professeur », c’est « promettre de prendre une responsabilité qui ne s’épuise pas dans l’acte de savoir ou d’enseigner » ; l’« affirmation » de la profession de foi « ressemble bien, en effet, à un acte de langage performatif » . Nous le saurons, « professer, c’est s’engager », disent la ministre et nos deux philosophes, Derrida comme Heidegger, sereins, crispés.

Une dernière et contemporaine fois, « au moment où l’on prend en compte non seulement la valeur performative de la ‘profession’ mais où l’on accepte qu’un professeur produise des ‘œuvres’ » . C’est-à-dire lorsque, en prenant pour modèle Derrida lui-même, au sein des « Humanités transformées » , entre littérature et philosophie, on pense en poète, comme dirait derechef Heidegger.

Après Derrida-et-Pécresse, Derrida-et-Heidegger ? Vieux poncif, évidemment faux. On peut en démonter la fausseté dans plus d’une langue philosophique : en kantien, en austinien, mais aussi en lévinassien.

En kantien : Derrida, enfant de la République décret Crémieux, est kantien quand il parle d’autonomie. Il est moral et universaliste, là où Heidegger, en disant Selbstverwaltung, est national-bureaucrate. Du reste, il existe une pensée kantienne de l’autonomie des Universités. Elle n’est ni morale ni bureaucratique, mais industrielle et commerciale, et s’exprime dans les premières pages du Conflit des Facultés, celles justement que Derrida ne commente pas. « Es war kein übeler Einfall desjenigen, der zuerst den Gedanken faβte und ihn zur öffentlichen Ausführung vorschlug, den ganzen Inbegriff der Gelehrsamkeit (…) gleichsam fabrikenmäβig, durch Vertheilung der Arbeiten, zu behandeln, wo, so viel es Fächer der Wissenschaften giebt, so viel öffentliche Lehrer, Professoren, als Depositeure derselben angestellt würden, die zusammen eine Art von gelehrtem gemeinen Wesen, Universität (auch hohe Schule) genannt, ausmachten, die ihre Autonomie hätte (denn über Gelehrte können nur Gelehrte urtheilen » .

En austinien, presque jusqu’au bout. La distinction entre speech acts performatifs et speech acts constatifs, en jeu dès la profession du professeur, « aura été l’un des grands événements de ce siècle – et il aura d’abord été un événement académique », « dans l’Université », via « les Humanités qui l’ont fait advenir et en ont exploré les ressources » . Il ne s’agit évidemment pas de la même chose « quand performativement on professe » , comme Derrida, et quand on répond à l’appel de l’Être.

En lévinassien : « devant ce qui m’arrive, et même dans ce que je décide [...], devant l’autre qui arrive et m’arrive, toute force performative est débordée, excédée, exposée » . C’est l’Autre, au lieu et place de l’Être, qui pour Derrida fera « événement » (Ereignis, quand même – Lévinas en Heidegger juif ?), motif pour finalement abandonner le performatif. On y reviendra. Nous allons trop vite, et pour jouer. Mais par ces remarques à l’emporte-pièce, nous avons voulu montrer, dans le tremblement Heidegger/ Kant, que l’autonomie est une notion foncièrement homonyme, dès qu’elle prédique l’université.

Nous voulons maintenant montrer que le performatif est un bon moyen de déjouer l’impératif de performance et la « culture du résultat », à condition de le penser jusqu’au bout, sans s’arrêter comme Derrida à l’éthique douteuse de l’« événement ».

II. « Éthique » et homonymie de la performance

Après l’homonymie de l’autonomie, nous prendrons comme nouveau point de départ l’homonymie de la performance. Les nouvelles politiques européennes évaluent l’Université ; elles l’évaluent sur ses « performances réelles ». Telle est la « culture du résultat » dans laquelle l’Université est invitée à entrer. C’est dire, très officiellement, que ceux qui évaluent l’Université lui sont extérieurs, étrangers, et qu’ils entendent bien le rester. Le Président de la République française, Nicolas Sarkozy, n’est pas un universitaire. En revanche, c’est un très grand théoricien du lien entre évaluation, performance et culture du résultat. L’Université lui a un temps servi d’exemple privilégié . La crise économique mondiale lui a à peine fait retoucher ses formules ; peut-être les a-t-elle-même durcies .

Quant à nous, moins spéculatifs, nous demanderons : qu’entend-on, ici et ailleurs, par « performance » ?

Sortons nos dictionnaires. L’anglais, dit le Klein’s Comprehensive Etymological Dictionary of English Language, aurait forgé performance sur le vieux français « parfournir » (du latin médiéval perfurnire) ou/et « parformer », avant que le français ne le lui emprunte au moins trois fois, à en croire le Dictionnaire Culturel de la Langue française d’Alain Rey : en 1869, par analogie avec le vocabulaire des turfistes, il signifie la « manière de développer un sujet, d’exécuter une œuvre en public » ; en 1953, il signifie le « résultat individuel dans l’accomplissement d’une tâche » ; en 1963, il s’oppose, dans le sillage de Chomsky, à la « compétence ». C’est un terme bilingue et en mouvement, qui réunit le sport (performance-record), la technique (performance-rendement d’une machine), la psychologie (test de performance), la linguistique (performance/compétence) et l’art moderne (performance-happening —sans oublier en anglais la représentation théâtrale). Il est difficile de ne pas ajouter qu’aujourd’hui la performance occupe en Europe le devant de la scène, avec l’évaluation et la culture du résultat.

Continuons par conséquent avec nos définitions. Dans la langue de l’opinion faite, donc uncontroversial, à savoir Wikipédia : « L’évaluation est une méthode qui permet d’évaluer un résultat et donc de connaître la valeur d’un résultat qui ne peut pas être mesuré. Elle est appliquée dans divers domaines où des résultats sont attendus mais non mesurables ». Ni la recherche ni la santé ne se mesurent, et c’est précisément ce que dit l’évaluation quand elle parle des « performances » de l’hôpital ou du système de recherche. Le défi, quantifier du non quantifiable, est relevé grâce à la performance. La performance a ceci de magique qu’elle suffit à transformer le plus en meilleur, la quantité en qualité, le cardinal en ordinal. Elle vient donc à point : c’est la synthèse de la qualité et de la quantité. La tension interne au concept tient à ce qu’il désigne à la fois le plus objectivement mesurable (indicateurs de performance d’une machine) et le plus singulier de l’acte individuel, performance d’un cheval, d’un champion, d’un artiste – ce qui ne se répète pas. Non seulement la performance mesure le non quantifiable et fait entrer le plus singulier sous le plus objectif, mais elle a par là même le look démocratique d’un chiffrage sans arbitraire. « Sortir d’une approche purement mécanique, juridique, égalitariste, anonyme » pour promouvoir la véritable égalité, la véritable égalité, pas l’égalitarisme, dit encore Nicolas Sarkozy . Qu’est-ce à dire ? La véritable égalité, ce n’est pas l’égalité des chances, c’est l’égalité de récompense à égalité de performance. Quand nous sommes performants, nous sommes, tous et chacun, comme une voiture de course, un sportif de haut niveau, voire un champion au lit. Visibles. Donc rentables. Si maintenant nous nous rapprochons de l’évaluation des performances en milieu universitaire, nous rencontrons deux choses : le moteur de recherche et la grille d’évaluation. Croyez-vous que nous exagérions ? Regardez comme nous travaillons déjà, avec Google à l’écran ; et comment on veut nous faire travailler quand nous soumettons des projets de recherche, ou quand nous les évaluons.

1. Recherche et moteur de recherche. – Google, donc, comme modèle de l’évaluation par performance. Avec lui, recherche fondamentale et recherche d’un moteur de recherche n’ont plus rien d’homonyme. L’algorithme PageRank, qui hiérarchise l’ordre des réponses dans la page et fait l’une des grandes supériorités de Google, fonctionne, à en croire Bryn et Page, sur le modèle académique de la citation : les plus cliqués-cités sont classés en tête . Il y va même d’une doxa élevée au carré : sont en tête les sites les plus cités par les sites les plus cités – « démocratie culturelle », selon Google ; avec une pondération toutefois, qui peopolise la démocratie : le lien provenant d’un site qui cite peu vaut plus que celui d’un site qui cite à tout-va.

Or cette hiérarchisation-là est très précisément celle qu’opère le fameux facteur H, l’impact factor de Hirsh, plus ou moins amendé pour éviter le ridicule absolu (n’importe quel négationniste néo-nazi est évidemment mieux classé que Lévi-Strauss), qui détermine déjà la recevabilité des dossiers de senior researcher soumis à l’European Research Council à Bruxelles . Il classe, les chercheurs par exemple, par le nombre de publications dans des revues elles-mêmes classées et cotées, en pondérant par le nombre de citations qui sont faites de ces publications, dans des revues elles-mêmes classées et cotées. Le classement des revues fait évidemment l’objet d’une bataille acharnée, et internationale, puisque c’est une partie du thermomètre. « Dites-nous donc combien d’articles vous avez publiés dans des revues à comité de lecture classées A et combien de fois ces articles eux-mêmes ont été cités dans des revues à comités de lecture classées A, et nous vous dirons ce que vous valez ! » Bien entendu, nous ne tiendrons pas compte du biais linguistique qui fait que vous ne publiez pas nécessairement en anglais, ou plutôt en globish, et que peut-être il faudrait veiller à ce que continuer à parler français ou allemand, donc à les maintenir comme langues et non comme simple dialectes, ne vous pénalise pas. Bien entendu, nous ne tiendrons pas compte non plus du biais disciplinaire, qui fait que les sciences humaines et sociales, à moins d’être strictement cognitives, peuvent exiger des publications plus longues et plus lentes (vous avez dit des « livres » ?). Et nous ne préoccuperons pas de ce qu’il puisse s’agir de lire et de penser, y compris pour évaluer, pas d’entre-citer sa propre chapelle et de comptabiliser les impacts oubliés demain.

Qu’une telle trouvaille commode fasse la fortune d’un Google, qui subordonne tout, y compris la soi-disant démocratie culturelle, aux « fins commerciales légitimes », c’est la règle du jeu – d’un certain jeu. Mais que cette « recherche » telle que pratiquée par un moteur de recherche devienne règlementairement la norme de l’évaluation dans la recherche fondamentale, il faut s’y opposer par tous les moyens et jusqu’au bout. Car c’est évidemment contradictoire avec l’idée même de recherche émergente. Par définition, le bas, trop singulier, d’une courbe de Gauss est invisible. Performance et facteur H sont incapables de mesurer l’originalité comme telle. Comme disait Lindon à propos de Beckett : on ne remarque pas l’absence d’un inconnu. Or l’innovation voudrait que les chercheurs produisent des prototypes, non des stéréotypes : aucun facteur H ne saurait en assurer ni la cotation ni la conformité.

2. La langue et l’éthique des grilles. – Venons-en maintenant à la grille, au questionnaire. La performance a son calcul, on vient de le voir. Mais elle a aussi son éthique, l’éthique « responsable » des Universités « autonomes ». Il est intéressant que cette éthique doive passer à travers les barreaux d’une grille.

De quoi s’agit-il ? La grille est phénoménologiquement la perception première de l’évaluation. Le porteur de projet, le responsable de l’équipe de recherche évaluée remplissent une « grille d’évaluation ». L’évaluateur du projet ou de l’équipe remplit une autre grille. Ce qu’on appelle évaluation se décrit, phénoménologiquement toujours, comme le passage d’une grille à une autre. Pourquoi la grille ? Nous proposons deux réponses .

La grille est, premièrement, le point de contact entre la langue et l’évaluation. Elle comporte des cases, qu’il faut remplir l’une après l’autre. La première fonction d’une grille est de séquencer : elle transforme l’objet évalué, la maladie d’un patient et sa prise en charge par exemple, en portions analogues susceptibles d’une tarification à l’acte selon un protocole établi. Ce qui est l’« appréciation personnelle », ou statement, de l’évaluateur est elle-même une case, généralement la dernière car la moins importante. Après l’évaluation comme passage d’une grille à une autre, une description rapprochée nous fait apparaître l’évaluation comme le passage d’une case à une autre. Que faisons-nous quand nous passons d’une case à une autre ? Difficile à dire, mais nous savons en tout cas ce que nous ne faisons pas, ou plus : nous n’écrivons plus, ne rédigeons plus, ne développons plus. Nous avançons dans la grille en séparant, segmentant, séquençant. À la différence des topoi pourtant décriés de l’ancienne rhétorique qui, eux, constituaient un réservoir d’arguments pour l’invention, qu’on était libre d’agencer de manière à chaque fois adaptée et singulière, la grille est une séquence bloquée.

Deuxièmement, la grille est le point de contact entre l’évaluation et la morale. Du côté de l’évalué, elle contient de plus en plus fréquemment le moment de l’auto-évaluation, avec auto-notation préalable et identification des « points forts » et des « points faibles ». On ironise fréquemment, dans les laboratoires, sur la similitude entre l’auto-évaluation et la confession des péchés ou, selon les préférences, l’auto-critique maoïste. Cette ironie-là est facile. Ce qui se passe est en réalité très sérieux. Si vous ne vous voyez que des « points faibles », c’est que vous devez quand même avoir un problème ; mais si vous ne vous créditez que de points forts, c’est en un sens pire encore. Ce que teste l’auto-évaluation, c’est votre aptitude à acquérir la vertu protestante et anglo-saxonne de fairness. Qu’est-ce que la fairness ? C’est très exactement ce qui doit rester de subjectivité au chercheur qui fait passer sa recherche à travers la grille. Tout juste assez de subjectivité pour ne pas être confondus avec nos ordinateurs.

Il en va de même pour l’évaluateur et pour l’évalué. La grille est ce qui m’assure que n’importe autre évaluateur aurait pris la même décision que moi. Voilà qui est de nouveau fair-play, et qui soulage ma conscience : l’idée que j’aurais pu faire preuve de jugement, voire de goût, était de fait profondément insécurisante. Qui suis-je en effet pour juger quand je ne suis plus élu par mes collègues et que ma tâche consiste à renvoyer dans les délais ma grille correctement remplie ? La grille, avec ses cases bien droites, livre une réponse au moins momentanée à mon angoisse, jusqu’au moment où je devrai comparer ma grille à celle d’autres pairs évaluateurs aussi peu légitimes que moi. Mais même à ce stade, celui dit de la « réunion de restitution », la superposition des grilles ne requerra pas plus que ce minimum de subjectivité également demandé à l’évalué : gare à moi en effet si je me mets à parler en dehors des cases. Je frôlerai alors le délit d’initié ou, comme disent les agences d’évaluation, le « conflit d’intérêt ».

La langue des grilles est donc transparente et honnête, consensuelle, euphémisante et douce. Sa transparence est garantie par la procédure : la justice de l’évaluation est une justice procédurale, à la Habermas. La fairness est assurée par le process. C’est pourquoi les responsables des agences d’évaluation, nationales et européennes, sont en général des personnes estimables, compétentes et surtout profondément coopératives : toujours elles vous encourageront à vous asseoir à côté d’elles pour « affiner les critères », comme elles disent, les multiplier si besoin. L’essentiel est que cet affinage des critères ne conduise à rien d’autre qu’à un allongement de la grille. Essayez seulement de sortir de la grille : vous vous mettrez à parler en l’air, pour le plaisir ; vous serez un irresponsable.

III. Le performatif contre la performance

Posons pour finir – délicatement, provisoirement, car toute la difficulté est là – un « nous » universitaire, une Université pensée comme (un) « nous ». Il y a deux manières de « nous » appeler à la « responsabilité ». Soit en nous désignant la mission historique de l’Université. C’est l’ancienne formule, née avec Humboldt, continuée-déformée par Heidegger et l’incantation de la Selbstbehauptung. Soit en nous sommant d’être – enfin – « performants », « publiants », « produisants » et plus encore « évalués ». C’est l’appel qui vient aujourd’hui de nos Ministères, de nos Agences d’évaluation, de nos États. Dans un cas, nous devrons répondre de l’Université comme on se porte garant d’une idée plus haute que soi. Dans le second, il nous faudra « défendre » notre Université (chacun de nous la sienne, différente-concurrente des autres, « co-opétitive » comme dit Google), comme on défend son équipe, son entreprise ou son pays : notre responsabilité sera alors de répondre à des appels d’offre. Répondre, toujours.

Ce sont là les deux discours sur l’Université actuellement en présence. Parfois, ils semblent s’opposer ; le plus souvent, comme chez Valérie Pécresse, ils se renforcent. Ce que nous montre le moment présent de l’Université, c’est que l’éthique de la responsabilité n’a rien pu faire contre la culture du résultat. Au contraire.

Nous retrouvons notre tresse initiale : responsabilité, évaluation, performance. En 1998, l’« Université sans condition » de Jacques Derrida était à peine touchée par la fièvre de l’évaluation. La performance n’était pas encore totalement son affaire. En regard de la responsabilité, Derrida plaçait le performatif.

Dans notre tresse, donc, l’un des brins se dédouble : performance et performatif. C’est sans doute la chose la plus étrange que nous ayons découverte dans L’Université sans condition. Mais comment diable est-on passé de l’Université performative aux performances de l’Université jugées selon les critères d’une « culture du résultat » ?

On peut répondre de deux manières. La première est la plus simple. Elle tient dans deux toponymes et quelques slogans : « processus de Bologne », « stratégie de Lisbonne » ; l’un et l’autre font de l’Université le premier moteur d’une transformation de la société européenne en « économie de la connaissance » (knowledge-based economy). Une chronologie se dessine ici. Bologne (juin 1999) et Lisbonne (mars 2000) nous séparent de la conférence de Derrida à Stanford (avril 1998). 1998-2010 : deux Universités, séparée par un monde.

Mais d’autres évolutions ont eu lieu. Du performatif à la performance, le parcours résume deux siècles d’Université européenne.

Chez Derrida, le performatif sauve, un temps au moins, l’« Université sans condition » de la Selbstbehauptung et du pathos destinal. L’inconditionné, l’absolu se disent chez lui performativement, pour éviter de répéter la leçon de Humboldt et plus encore le dévoiement de cette leçon par Heidegger. En s’affirmant sans condition, l’Université se fait, se constitue comme Université, au-devant de tout savoir seulement transmis.

L’idée de l’Université devient un acte de langage, celui du professeur qui sait que sa liberté ne s’épuise pas dans le « pur savoir technoscientifique » qu’il convoie par ailleurs . En un mot : l’Université performative, ce n’est plus l’essence que l’on contemple et que l’on s’efforce de réaliser. C’est l’acte que l’on performe, l’Université à chaque cours recommencée.

Le performatif comme support et vecteur d’un savoir, celui de l’Université : il nous faut tenir cela pour un acquis encore et toujours d’actualité. À vrai dire, il nous faut même le tenir plus longtemps que Derrida.

Car chez Derrida, le performatif se dirige rapidement vers « un lieu où il échoue » . Ce « lieu », Derrida le désigne comme « événement ». L’événement « se moque du performatif » ; il doit « dissoci[er] » les Humanités « de tout fantasme de souveraineté indivisible et de maîtrise souveraine », peu après que les mêmes Humanités aient été associées à l’« engagement » et à la « promesse » d’une profession de foi caractérisée comme performative . C’est là ce que nous avons appelé hystérie masculine : apologie de l’impuissance par peur de la contre-performance (« “sans pouvoir” ou “sans défense” », guillemets de Derrida ), poésie du désœuvrement contre le « possible maîtrisable », avec définition de l’événement, en patois phénoménologico-dialectique, évidemment oxymorique, comme « possible impossible » (« seul l’impossible peut arriver »), exacerbation normative de ce possible impossible comme seul « événement digne de ce nom », et choix final de l’événement comme antonyme du performatif . Le tout résumé dans la formule, par ailleurs superbement frappée : « La force de l’événement est toujours plus forte que la force d’un performatif » . L’« événement », nom de ce qui ne performe rien.

Performatif oblige, il nous faut ici juger par les effets. L’effet est que L’Université sans condition se trouve citée, huit ans après sa parution, par une Ministre française qui a contre elle l’Université tout entière.

Il y va certes, comme d’habitude, d’une appropriation de l’autre, non pour le fond mais pour l’emblème, auto-désignée comme « ouverture », qu’il s’agisse de Jaurès, du signifiant Mitterand - ou de Derrida ; il y va d’une ventriloquie gouvernementale qui fait qu’aucun mot, aucune idée, n’en sort indemne. La convergence, nous la trouvons pourtant, réelle, là où le philosophe est le plus philosophe et où la ministre est la plus politique. Valérie Pécresse paraphrase : « Professer, c’est s’engager, écrivait Jacques Derrida » . Jacques Derrida voulait pour sa part « déborde[r] le pur savoir technoscientifique dans l’engagement de la responsabilité » . D’un côté, l’engagement pensé comme motivation, dans l’horizon d’une « éthique » – le mot est chez la ministre – de la responsabilité. De l’autre, chez le philosophe, une « responsabilité éthico-politique » au principe de la « résistance inconditionnelle de l’université » . Deux concepts de responsabilité sans doute ; deux éthiques aussi. Mais dans les deux cas un appel, une exhortation, une parénèse.

L’Université sans condition que nous réclamons pour notre part, c’est une université sans appel. Sans appel recouvre sans éthique, sans responsabilité ; sans dilemme, aussi, entre une autonomie souhaitable pour toute corporation et une hétéronomie nécessaire pour faire sortir l’Université d’elle-même. Est-il bien utile de préciser que repousser l’injonction de responsabilité, ce n’est pas se revendiquer irresponsable ? Ni immoral (faut-il dire « non éthique ») ? De fait, notre réponse, comme celle de Derrida en son temps, est stratégiquement déterminée. Elle n’a rien à voir avec une définition pérenne intemporelle, c’est-à-dire « essentielle », de l’Université. En ce sens, elle n’est pas « responsable » (éthico-ontologiquement responsable), ou alors il faut comprendre responsabilité comme la force de répondre non. En l’occurrence, de fait, nous répondons non à la responsabilité idéologiquement assénée, comme responsabilité du professeur et de l’étudiant citoyens d’un état néoliberal technoscientifique soucieux de performance. Et nous protestons – c’est là que nous nous tenons – que cette performance est radicalement contre-productive sur tous les plans, et d’abord sur le plan du savoir et de l’invention, y compris de cette invention qu’est la transmission du savoir . De même que l’énoncé performatif – l’Université pensée sous les espèces d’un perlocutoire élargi – a pu faire sortir l’Université de l’autonomie réduite à la Selbstbehauptung, de même, pensé jusqu’au bout, il nous servira d’arme provisoire pour nous soustraire à une autonomie confondue avec la performance du manager. Son autre nom, c’est : continuons le combat. Une autonomie « véritable », alors ? Bien entendu, c’est avec cette « éthique »-là que nous commencerons par rompre.

Philippe Büttgen, Barbara Cassin

Ce texte [téléchargeable avec ses notes ci-contre] est destiné au volume ‘Unbedingte Universitäten’ (Berlin, Diaphanes-Verlag), dont l’idée est issue de l’actuelle mobilisation des universités allemandes (Munich, Ratisbonne, etc.) et autrichiennes (Vienne). Il est en cours de traduction en Allemagne et doit paraître prochainement.

Appel des appels, 20/03/10