Renaud Bécot: Vers une américanisation des universités européennes?

Renaud Bécot: Vers une américanisation des universités européennes?

Ces dernières années, plusieurs pays européens ont connu des mobilisations étudiantes qui s’opposaient à la réforme des universités, mise en application des recommandations du Processus de Bologne. Ce Processus correspond à une série de réunions entre les experts de l’enseignement supérieur de plus d’une quarantaine de pays européens. Récemment, ce sont notamment les étudiants allemands, autrichiens et néerlandais qui avaient protesté dans leurs universités. Mais pour la première fois, une grande manifestation européenne s’est déroulée à Vienne (Autriche), le 11 mars dernier. Plus de dix mille étudiants et enseignants signifiaient leur opposition aux recommandations de ce processus, ainsi qu’à leurs applications nationales. Ils affirmaient que ces orientations condamnaient leurs universités à une privatisation progressive, qui aurait notamment pour conséquence d’accentuer les inégalités dans l’accès à l’éducation et de dégrader le contenu des formations.

Dans les objectifs initiaux du Processus de Bologne se trouvait la volonté de rendre le système universitaire européen plus compétitif au niveau mondial, notamment face aux universités anglo-saxonnes. Ce projet fut relayé au sein de l’Union Européenne à la suite de l’adoption de la Stratégie de Lisbonne. Les gouvernements réformant les universités affirment vouloir ainsi rivaliser avec les États-Unis, en exportant les caractéristiques de leur système universitaire. Dans les faits, la réalité de «l’américanisation des universités» est plus nuancée que les polémiques ne le laissent paraître.

David Crosnier, membre de l’agence européenne d’expertise sur l’enseignement supérieur (Eurydice), souligne que la première étape du processus de Bologne était d’encourager la mise en place d’un référentiel européen unifié en termes de durée des formations, empruntant le découpage américain en trois cycles de formation (système dit LMD: licence en trois ans, master en deux ans, et doctorant en trois ans). Cette harmonisation aurait dans le même temps rendu «plus compétitif» le système d’enseignement européen au niveau mondial, en le dotant «d’une capacité de spécialisation des formations similaire à celles des universités américaines», indique Alvaro Vermoet, président de l’association des étudiants libéraux espagnols (UDE).

L’impact des réformes

Les partisans du processus voient dans ces mesures de spécialisation des formations une possibilité de développer l’insertion professionnelle des diplômés en orientant les enseignements vers la satisfaction de besoins économiques immédiats. Les opposants, au contraire, dénoncent ces mesures comme une volonté de nuire à «l’accessibilité au savoir». Sylvain Nunez, porte-parole du syndicat Sud étudiant (France), y voit «une forme de sélection sociale». Il explique que cette spécialisation d’une partie des formations s’accompagnerait du développement simultané de rares universités d’excellence, qui maintiendraient des formations générales.

Il s’agirait de «la création progressives d’universités réellement à deux vitesses», indique Sylvain Nunez, qui ne serait pas sans rappeler «les universités américaines, très fermées socialement, auxquelles très peu de personnes issues des milieux populaires peuvent accéder». Outre la crainte d’augmentation des frais d’inscriptions, «la mise en concurrences des universités les obligent à aller à la course aux financements privés» affirme-t-il. «Ces financeurs voient en même temps leur poids décisionnel augmenter dans les instances universitaires».

Tout comme en France, où la réforme universitaire de 2007 accorde une place accrue aux personnalités extérieures aux universités (représentants du monde économique, des entreprises, etc.) dans les instances de gestion des facultés, plusieurs pays européens ont réformé en ce sens les modalités de gouvernance de leurs universités. Selon Sylvain Nunez, les investisseurs interviennent alors «pour faire valoir leurs intérêts dans la spécialisation des formations», mais aussi remettre en cause «la liberté et la non-orientation des recherches». Autant de propos qui ne sont pas sans rappeler les critiques émises par certaines organisations d’enseignants et d’étudiants à l’égard de la loi sur la gouvernance des universités au Québec.

Harmoniser sans contraindre?

Pour favoriser l’harmonisation des systèmes universitaires européens, le Processus de Bologne ne dispose d’aucune reconnaissance légale dans les pays européens, puisqu’il s’agit de simples réunions d’experts produisant des recommandations. Ce sont alors les dispositifs de la Stratégie de Lisbonne qui jouent un rôle majeur. Cette Stratégie créait des groupes de travaux européens, fonctionnant selon les «Méthodes Ouvertes de Coordination». C’est à dire qu’ils produisent des recommandations, sans valeurs contraignantes. Ils devaient pourtant trouver un socle de références communes pour diriger une harmonisation. La solution consiste à évaluer les différents systèmes universitaires européens, puis à les comparer, afin de mettre en valeur les plus «performants». Ces derniers sont alors présentés comme des exemples, que les autres pays sont invités à imiter.

Ici s’enracine pourtant la principale critique adressée à ce processus. Cette évaluation, basée sur des critères de «compétitivité», permet-elle de tenir compte des intérêts des étudiants et des impératifs de la recherche ? Il faut alors préciser que ces critères sont fixés afin de répondre à l’objectif de la Stratégie de Lisbonne, c’est à dire «faire de l’Europe l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici 2010». Pour la sociologue Isabelle Bruno, ces indicateurs ne sont pas neutres, mais traduisent au contraire la direction politique sous-jacente à la Stratégie de Lisbonne, et au Processus de Bologne. Malgré l’absence de contraintes juridiques formelles, les responsables politiques resteraient «tenus par une obligation de résultats envers leurs pairs et envers le marché», qui s’exprimerait dans le choix des indicateurs d’évaluation.

Les limites d’une comparaison

Par son fonctionnement politique fondé sur une dynamique de comparaisons et d’incitations intra-européennes, il est clair que l’influence américaine réelle dans le processus de Bologne est plus limitée que certains discours ne le laissent entendre. Cependant, après dix années d’harmonisation, de nouvelles orientations semblent se dessiner dans le cadre du processus de Bologne. Sylvain Nunez affirme ainsi «la nécessité de défendre une université gratuite» et s’inquiète des projets de sélection des étudiants à l’entrée des universités. Alvaro Vermoet estime au contraire qu’il existe un «manque de sélection académique». Bien que favorable à une augmentation des frais d’inscriptions, il admet que «l’Europe voudrait certainement avoir des Universités comme Harvard, mais pas au prix d’une sélection basée sur l’argent ou d’un système qui ne garantisse pas l’égalité d’opportunités».

Ces réticences exprimées par les étudiants et les enseignants viennent contredire les discours des gouvernements européens qui entendent comparer leurs universités avec celles du monde anglo-saxon. Certaines caractéristiques politiques européennes, telle que la volonté de garantir une vaste accessibilité à l’éducation, semblent demeurer irréductibles à l’exportation d’un modèle américain.

Impact Campus, 14/04/10