Jacques Pelletier: De l’institution à l’organisation: la mutation de l’Université contemporaine

Jacques Pelletier: De l’institution à l’organisation: la mutation de l’Université contemporaine

L’Université, qui est actuellement au coeur de la production et de la transmission du savoir, assume-t-elle toujours la mission universelle de civilisation qui a présidé à sa création et qui l’a singularisée par la suite au cours des siècles, du Moyen Âge jusqu’à l’époque contemporaine ? 

A-t-elle conservé, malgré les modifications successives qui l’ont affectée au fil du temps, sa vocation originaire qui en faisait le lieu par excellence de la recherche désintéressée de la vérité ? Ou est-elle devenue, suite aux changements profonds qu’elle a connus, plus particulièrement au cours des dernières décennies, et qui accompagnaient eux-mêmes une transformation plus générale de son environnement global, un rouage parfaitement intégré du nouveau système, fonctionnel et utilitariste, qui régit désormais les rapports sociaux dans notre monde contemporain ? 

Mettant cartes sur table d’entrée de jeu, j’avancerai l’hypothèse que les changements récents concernant le statut et la fonction des universités, ce qui les définit dans leur nature même, représentent une mutation radicale, une véritable métamorphose. Ils lui font connaître rien de moins qu’une transmutation qui s’apparente, par son envergure et sa portée, à l’établissement d’un nouveau paradigme qui constitue désormais la toile de fond à partir de laquelle on peut comprendre et expliquer les nouveaux dispositifs, comme les chaires et les sociétés en commandite de valorisation de la recherche par exemple, et les pratiques inédites dans la « gestion de la carrière » qui la caractérisent aujourd’hui. Il m’apparaît donc particulièrement important d’en prendre la juste mesure pour pouvoir y réagir correctement et la ramener à sa mission première si on croit toujours à sa pertinence, bien entendu.

De l’intellectuel à l’expert : métamorphose de l’universitaire

Ceux et celles d’entre nous qui ont fait leur entrée dans l’université, il y a une trentaine d’années, se rappelleront que cette institution se présentait alors à eux, d’abord et avant tout, comme un lieu privilégié de transmission et de production de savoirs et de connaissances dont l’enseignement constituait la mission principale, incorporant la fonction recherche à titre de composante pleinement intégrée de cette mission. En tant que réservoir de connaissances et de savoirs, l’Université remplit une fonction essentielle de transmission d’un héritage, scientifique d’abord, et plus largement culturel et civilisationnel. Elle est en effet le truchement singulier par lequel une société connaît le monde dans sa richesse et dans sa complexité et se reconnaît elle-même. 

L’Université assume ainsi, de manière plus ou moins délibérée, et avec plus ou moins de conséquence, un rôle d’intellectuel collectif, non seulement parce qu’elle regroupe des gens de science exerçant par définition une fonction réflexive, mais parce qu’elle favorise le débat et la discussion sur des enjeux culturels et sociaux, à partir d’une position qui favorise la pensée et le déploiement de l’esprit critique dans et hors l’enceinte universitaire proprement dite. C’est ainsi qu’elle assume sa « fonction sociale » globale qui transcende les contributions particulières de ses membres dans les domaines où leur expertise est requise. 

C’est en cela qu’elle se définit comme une institution, animée par une visée et une mission universelles et civilisationnelles. C’est le modèle qui, historiquement, a présidé à l’organisation structurelle de l’Université jusqu’à l’époque moderne. Depuis lors, un autre modèle, qui en est l’envers, est apparu et s’est imposé au cours des deux dernières décennies. Ce modèle la conçoit essentiellement comme une organisation à visée d’abord instrumentale, dont les orientations sont déterminées par des besoins particuliers, et notamment par le marché et ses demandes de formation très spécialisées. 

Cette vision de l’université comme lieu de formation de ce que l’on appelle le « capital humain », qui constituerait parmi d’autres facteurs – les matières premières, les techniques, l’argent, etc. – une ressource au service des entreprises, lie de manière directe la formation aux besoins réels ou présumés du marché en la ramenant à sa composante professionnelle au détriment de sa vocation plus générale et universelle. Elle correspond à l’humeur idéologique, malheureusement dominante, de notre époque et de notre société qui y participe dans une large mesure, mais elle contrevient à ce qui me semble la mission authentique et première de l’université depuis ses origines au coeur du Moyen Âge jusqu’à la période immédiatement contemporaine : former des esprits libres et indépendants. 

Ces deux modèles s’excluent pour ainsi dire l’un l’autre et correspondent à des moments différents du développement historique des sociétés occidentales dans lesquelles ils sont successivement apparus. Le premier modèle – institutionnel – accorde priorité à la transmission d’un héritage à la fois scientifique et culturel déterminé par le souci de former des têtes « bien faites » possédant une connaissance globale de leur discipline, le second modèle – opérationnel – vise à former des spécialistes directement préparés à satisfaire les besoins des entreprises : son approche est d’abord et essentiellement professionnelle. 

La recherche, et c’est logique, n’est ni conçue ni intégrée de la même manière dans l’un et l’autre modèle. Dans l’université à visée institutionnelle, elle fait partie intégrante de la mission fondamentale de formation que celle-ci s’assigne et elle n’existe pas ou peu en tant que domaine autonome et séparé. Dans l’université opérationnelle, elle se développe comme pratique largement indépendante de l’enseignement et dans une optique d’abord fonctionnelle et instrumentale commandée par la demande externe ou encore par sa propre dynamique endogène de développement, ce qui est de plus en plus le cas dans ce que l’on appelle familièrement le « système de la recherche » universitaire auquel les nouvelles générations de professeurs sont forcées de se soumettre puisque c’est lui qui, en dernière instance, légitime et encadre leur carrière, de l’embauche aux promotions en passant par l’acquisition de la permanence. 

Cette survalorisation de la recherche, par un curieux paradoxe, finit par produire un déclassement de ceux qui la pratiquent. Ce qu’ils gagnent en reconnaissance immédiate, les universitaires courent le risque de le perdre à plus long terme en tant que figures vouées à la recherche « pure » d’une vérité sans attaches, en tant que « sages » désintéressés pouvant être entendus et socialement valorisés justement pour cette « sagesse » et ce « désintéressement ». Devenant des « experts » et parfois des mercenaires, répondant à la commande sociale des entreprises et des gouvernements, ils se livrent, sans toujours en être pleinement conscients, à leur propre déclassement à la fois comme universitaires et comme intellectuels [1]. 

Ces deux modèles ont cohabité plus ou moins harmonieusement dans la même structure organisationnelle au cours des dernières décennies, réalisant des compromis plus ou moins explicites donnant lieu à un équilibre précaire, toujours menacé par un éventuel débordement qui s’est effectivement produit. Le modèle opérationnel – et professionnalisant – a fini par avaler l’autre ou, à tout le moins, a fini par le subordonner, le vouant à un statut de plus en plus problématique dans l’université contemporaine avec ce que cela implique : recul de la formation disciplinaire et de la culture générale au profit d’une formation de plus en plus étroitement spécialisée et ajustée à la demande sociale.

L’emprise du néolibéralisme et ses conséquences

Cette mutation décisive a été favorisée par le triomphe du néolibéralisme comme idéologie et comme pratique effective de régie des rapports sociaux dans le monde moderne. Dans l’Université, cela s’est traduit par le recours à une panoplie de dispositifs qui, considérés isolément, pourraient paraître de portée restreinte sinon insignifiants mais qui, réunis et formant réseau, allaient imposer une nouvelle légitimité, sanctionnant la victoire éclatante de ce que j’ai appelé, de manière polémique, la Sainte Trinité du néolibéralisme universitaire [2]. 

Cette nouvelle hégémonie allait en effet prendre forme insidieusement dans la création notamment de chaires de recherche financées par les entreprises et ainsi mises à leur disposition ou par un État fédéral désireux d’intervenir de cette manière dans le champ, en principe exclusif aux provinces, de l’enseignement supérieur. Elle allait également se traduire par l’attribution de « primes de marché » distribuées en fonction de critères étrangers aux principes de reconnaissance propres au milieu universitaire et selon des règles aléatoires, « à la tête du client » pour reprendre une figure colorée se prêtant bien à la circonstance, contribuant à créer dans les faits deux catégories de professeur : les chercheurs appelés éventuellement à occuper les chaires, généralement surpayés et bénéficiant de privilèges dans la répartition des tâches, et les professeurs « ordinaires », voués d’abord à l’enseignement, moins reconnus et moins bien payés que les premiers. Ces initiatives typiques de l’université opérationelle génèrent ainsi de petits empires de recherche, dominés par de nouveaux seigneurs, de petites baronnies qui ont tendance à fonctionner en vase clos, qui échappent dans une large mesure aux règles et aux contraintes institutionnelles de naguère et qui menacent l’unité et la cohérence de l’ensemble. 

Cette nouvelle orientation et la culture organisationnelle qui l’accompagne se sont répandues dans l’ensemble du système universitaire, y compris dans les établissements à première vue plus « progressistes ». À l’UQÀM par exemple, toujours considérée par certains comme une université de gauche, une opération de planification stratégique amorcée au cours des dernières années entend en effet moderniser l’établissement en s’inspirant de la conception économiste et utilitariste dominante qui fait marchandise de tout, des biens de consommation courante aux productions les plus hautes de l’esprit qu’il faudrait savoir commercialiser et rentabiliser davantage. 

Un comité de travail créé dans le cadre de cette opération a ainsi proposé tout un train de mesures relevant de cette vision et qui comprend, entre autres, les dispositifs suivants, que j’évoque à titre indicatif :

  1. développement de l’ensemble de la programmation académique dans la perspective de la « formation tout au long de la vie » ;
  2. priorité aux recherches centrées objets et à l’interdisciplinarité sur les recherches disciplinaires plus classiques ;
  3. rapprochement avec les milieux professionnels et le privé ;
  4. promotion du service « orienté client » ;
  5. conception des unités académiques comme « structures à géométrie et durée variables » pour dégager des « marges de manoeuvre » ;
  6. création de chaires institutionnelles de recherche ;
  7. développement d’un système « d’intelligence d’affaires » et d’une culture de « repérage stratégique » dont le « coefficient stratégique expérimental » mis au point par le Bureau de la recherche institutionnelle (le BRI) est donné à titre d’exemple à suivre ;
  8. multiplication et diversification de nouvelles chaires (de recherche, d’études, de services) ;
  9. préparation de « plans d’affaires complets » ;
  10. accroissement des frais afférents pour les étudiantes, étudiants et imposition de « tickets modérateurs » ;
  11. création d’« incitatifs » pour les professeurs et « assouplissement » du plafond de 20% pour les primes de marché, déréglementées bien sûr à la hausse : Sky is the limit ! ;
  12. valorisation de la « performance » ;
  13. promotion de la « langue seconde anglaise », etc.

Derrière ces mesures qui, considérées une par une, peuvent présenter une certaine pertinence, il y a une logique d’ensemble qui préside à leurs interrelations et à leur intégration dans un système globalisant. Cette logique relève d’une culture d’entreprise, peut-être valable dans le privé, mais sûrement discutable lorsque transposée dans l’Université qui ne saurait être assimilée et réduite à une entreprise comme une autre sans perdre l’essentiel de ce qui en constitue la substance même. Cette logique, c’est celle du libéralisme parvenu à son stade suprême de développement, sous la forme du néolibéralisme contemporain, étiquette qu’on ne retrouve pas dans le rapport de ce comité bien qu’elle qualifie le plus justement son entreprise. 

Le rapport de ce groupe de travail ne marque pas le terme du processus de planification stratégique en cours à l’UQAM. La fraction progressiste de la Direction de cette Université, celle du moins qui continue de se définir comme telle, se chargera sans doute de l’accommoder à une sauce moins indigeste. Mais il reste, et cela me paraît significatif et particulièrement révélateur s’agissant de l’UQAM, que c’est tout de même de là qu’il faudra partir, c’est-à-dire d’une conception d’abord « managériale », et profondément conservatrice, de l’Université et de ses finalités. Ce qui, on en conviendra, n’est pas un mince paradoxe dans un établissement traditionnellement décrit comme « de gauche », en vertu d’une représentation convenue et largement surfaite.

Une dérive inéluctable ?

Il s’est donc opéré une mutation majeure, une véritable métamorphose qui a transformé radicalement l’Université et dont on n’a pas encore pris toute la mesure. Pour certains, dont Michel Freitag qui a proposé une description lumineuse de ce processus selon lui mortifère, cette transmutation ne représente rien de moins qu’un « naufrage », une réalité irréversible avec laquelle il faut désormais composer, un déclin inéluctable dont on peut, au mieux, ralentir la progression perçue comme fatale [3]. 

Je ne partage pas, pour ma part, cette attitude fataliste et défaitiste bien que j’en comprenne les fondements. J’estime que le diagnostic sur lequel elle repose est juste. Il est clair que l’Université, non seulement s’est rapprochée de l’entreprise privée, à travers de multiples partenariats, mais qu’elle en a repris largement les modes de gestion pour son propre usage, à commencer par son autoreprésentation d’elle-même comme entreprise, lieu de production, de distribution et de commercialisation de savoirs diversifiés. 

Le contexte général dans lequel elle se déploie aujourd’hui se traduit, comme le SPUQ l’a signalé dans son mémoire à la Commission parlementaire sur les universités, par tout un ensemble de traits, qui font réseau et système, et qui se manifestent par :

  • une hiérarchisation de fait des établissements entre « grandes universités de recherche » et universités de second rang confinées au premier cycle ;
     
  • une remise en question des universités en région et de leur développement aux trois cycles d’études, les confinant essentiellement au premier cycle et dans certains créneaux d’enseignement ;
     
  • la spécialisation des universités, en liant leur soutien financier aux efforts de « rationalisation » des programmes, euphémisme masquant en réalité leur remise en question et parfois leur fermeture ;
     
  • le développement et la multiplication de programmes courts, taillés sur mesure pour répondre aux besoins des entreprises ;
     
  • la reconnaissance dans les faits d’une prétendue quatrième mission universitaire que serait la commercialisation des résultats de l’innovation, les trois missions universellement reconnues étant l’enseignement, la recherche et le service à la collectivité ;
     
  • l’institution, dans la même logique marchande, d’un statut de « professeur-entrepreneur » et la transformation de l’université en incubatrice d’entreprises « dérivées », faisant transiter vers leurs actionnaires les fruits financiers, appropriés privément, de travaux de recherche financés par les fonds publics à travers, notamment la création de chaires soutenues par les entreprises, elles-mêmes appelées à jouer un rôle déterminant dans l’orientation des programmes d’enseignement ;
     
  • la déréglementation des droits de scolarité par établissement et par domaine disciplinaire ;
     
  • l’accroissement des différenciations salariales au sein du corps professoral par l’augmentation des primes de marché et des statuts différenciés selon les domaines de compétence qui produisent des effets déstructurants dans l’université.

Ces traits – qui constituent des indicateurs révélateurs – relèvent d’une conception de l’université qui considère le savoir comme une marchandise, une valeur ajoutée à inscrire dans le circuit de la commercialisation sous l’impulsion d’une organisation s’inspirant de la logique des entreprises. C’est une conception largement partagée par les grandes organisations économiques internationales comme la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce et qu’on retrouve également comme source d’inspiration des orientations de nos propres gouvernements. 

En ce qui me concerne, j’estime qu’il faut s’opposer à cette vision et continuer de privilégier le modèle – et l’idéal – de l’université comme service public, héritage scientifique et culturel, lieu de réflexion autonome et de débat, voué par sa mission même au progrès et à l’émancipation de tous les citoyens, à commencer par les moins favorisés de nos sociétés, conception qui se situe, bien sûr, à contre-courant de l’évolution actuelle. 

X X X 

L’évocation de la mutation de l’université contemporaine, dont je viens de rappeler très schématiquement les dimensions majeures, soulève bien sûr des questions :

  • celle d’abord de sa vérité : jusqu’à quel point cette lecture rend-elle compte de la réalité de la nouvelle organisation universitaire et des pratiques qu’elle induit et qui l’accompagnent ? En présente-t-elle une image déformée, en accentuant certains traits et en accordant trop peu d’importance à d’autres, ou en donne-t-elle un juste reflet ?
     
  • celle ensuite de l’action qu’il convient d’adopter si cette représentation est conforme à la nouvelle réalité. Faut-il l’accepter et composer avec elle pour maintenir ce qui nous paraît essentiel, et notamment la formation générale pour tous et la recherche désintéressée de la vérité ? Faut-il s’y résigner, cultiver son jardin, et renoncer à la changer de quelque manière ? Faut-il la refuser et élaborer un modèle alternatif ? Et que pourrait être un tel modèle approprié à un nouveau monde lui-même fondé sur l’exploration des possibles ?

Notes:

[1] J’ai développé plus longuement cet aspect inattendu et sûrement non désiré par les premiers intéressés dans un chapitre consacré à « La recherche dans les humanités : les limites d’un paradigme », publié dans La gauche a-t-elle un avenir ?, Québec, Édition Nota Bene, p. 89-103 (Coll. Interventions).

[2] « La Sainte Trinité du néolibéralisme universitaire », Le Devoir, le samedi 24 février 2001.

[3] Michel Freitag, Le naufrage de l’Université, Québec, Éditions Nota Bene (1995), 1998 (Coll. « NB poche »). Voir aussi son chapitre consacré à « L’université aujourd’hui : les enjeux du maintien de sa mission institutionnelle d’orientation de la société » dans l’ouvrage collectif, dirigé par Gilles Gagné, Main basse sur l’éducation, Québec, Éditions Nota Bene,1999, p. 237-294 (Coll. Essais critiques).