Marc Delepouve: L’éducation inféodée à la compétitivité

Marc Delepouve: L’éducation inféodée à la compétitivité
Europe  : quels choix pour l’Enseignement et la recherche  ?
Marc Delepouve, membre du Bureau national du SNESUP-FSU, coresponsable du secteur international

Le Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne se réunit à Bruxelles ces 25 et 26 mars. À l’ordre du jour, la validation de la proposition « Europe 2020 : une stratégie européenne pour une croissance intelligente, durable et inclusive » proposée le 3 mars dernier par la Commission (1). Selon José Manuel Barroso, son président, il s’agit « d’imprimer une orientation claire à nos sociétés ».

Quelle est cette orientation ? L’éducation y occupe une place centrale, mais à seule fin de la constitution du capital humain, au service de la compétitivité et de l’emploi. Rien sur la formation du citoyen, ni sur le développement de la personne humaine.

Les libertés scientifiques et intellectuelles n’apparaissent pas une seule fois dans le document de la Commission. Par contre, les liens qu’il s’agit de renforcer entre les entreprises, l’éducation et la recherche sont au cœur du projet, sans limite ni garde-fou. Les indicateurs et les classements sont à l’honneur. Parmi ceux-ci, celui de Shanghai, qui détient pourtant la palme de la vacuité, y est devenu une référence.

Dans ce cadre, des objectifs quantificatifs sont proposés par la Commission, dont :

  • 3 % du PIB investi dans la recherche-développement (au lieu d’un peu moins de 2 % aujourd’hui), avec une progression tout d’abord attendue des entreprises privées. Mais ce chiffre pourrait désormais couvrir l’ensemble de l’innovation et signifierait donc un recul par rapport à l’objectif de 3 % fixé en vain par la stratégie de Lisbonne (2000-2010).

  • L’objectif d’élévation du taux de diplômés de l’enseignement supérieur de 31 % à 40 %, mais ceci en donnant une place centrale aux notions de compétence et de certification au service du capital humain.

Aussi, dans « une stratégie budgétaire de sortie de crise », il s’agit de mettre en place « d’importantes réformes structurelles, notamment dans les domaines des retraites, des soins de santé et des systèmes d’éducation ». Le taux des actifs (de 20 à 64 ans) doit ainsi passer de 69 % à 75 % en dix ans, ce qui signifie un recul général de l’âge de départ à la retraite au-delà de 64 ans.

Enfin, la Commission propose que soient renforcés les moyens dont dispose l’Union pour amener chacun des États membres à mettre en œuvre sa stratégie.

La proposition Europe 2020 de la Commission présente une nouvelle étape de la stratégie présentée il y a déjà dix-sept ans par le livre blanc de la commission Delors « Pour entrer dans le XXIe siècle », validé par le Conseil européen de décembre 1993. Il s’agit depuis lors d’ouvrir toujours davantage l’Union européenne au libre-échange international afin de développer les opportunités pour les firmes et les exportations européennes, et par conséquent d’adapter l’économie européenne et ses populations à une compétition internationale exacerbée, avec in fine une soumission de la recherche, de l’éducation et des travailleurs aux intérêts économiques immédiats.

À l’opposé de cette fuite en avant, il faut une tout autre orientation pour l’Europe. Ainsi, si la recherche publique a dans certains secteurs des liens indispensables à entretenir avec le monde de l’entreprise, si l’enseignement supérieur doit répondre à des besoins de formation professionnelle, ces services publics ont aussi à remplir d’autres missions, reposant sur l’indépendance à l’égard des entreprises : formation à la citoyenneté, participation à la vie démocratique, formation de la personne humaine, vie culturelle…

En France, ce 21 mars, moins d’une demi-heure après l’annonce du résultat électoral désastreux pour la droite, le premier ministre François Fillon, fidèle à la stratégie européenne, s’est engagé à poursuivre les « réformes » afin de « renforcer notre compétitivité face à la mondialisation ». C’est dans ce même cadre européen que, malgré les résistances, le gouvernement français impose une transformation radicale de l’enseignement supérieur et de la recherche, au détriment de la démocratie, du savoir et de notre société.

Afin de tracer un bilan de cette stratégie européenne et de poser les jalons d’un projet pour une autre politique de l’enseignement supérieur et de la recherche en Europe, le 25 mars le Collectif printemps 2010 (2) tiendra à Bruxelles, dans les locaux du Parlement européen, un sommet alternatif.

(1) http://ec.europa.eu/eu2020/index_fr.htm

(2) http://printemps2010.eu

L'Humanité, 25/03/10