Stéphanie Cariello et Pascal Delisle: Universités américaines : les humanités dans la tourmente

Stéphanie Cariello et Pascal Delisle: Universités américaines : les humanités dans la tourmente

Les Humanities aux Etats-Unis forment un ensemble hétérogène de disciplines. Au-delà des arts et lettres, on retrouve aussi la sociologie, la psychologie, l’histoire, la géographie, les sciences politiques, la communication et d’autres encore, que l’on classerait plus volontiers en France dans la famille des sciences sociales.

Sans revenir ici sur les débats nourris relatifs à l’intérêt non seulement culturel mais aussi social et économique des "humanités" (comme nous les nommerons dans cette brève), il est un fait aujourd’hui aux Etats-Unis comme dans d’autres pays que les formations en humanités n’offrent plus les débouchés professionnels qu’elles offraient par le passé, et qu’il faut souvent acquérir une double compétence pour être compétitif sur le marché du travail. Les effets en retour sur le système universitaire sont profonds, à commencer par une perte de vitesse relative des départements concernés, accompagnée d’une dégradation des perspectives professionnelles des professeurs et chercheurs de ces champs.

Une attractivité déclinante des humanités pour les étudiants

Au-delà du socle - core curriculum - de culture générale que doivent suivre la plupart des étudiants américains, du moins dans les universités offrant a minima des formations en quatre ans, il apparait en effet que l’attrait des étudiants pour les humanités est en déclin. En 2004 par exemple, 8% des bachelor’s degrees étaient obtenus dans le champ des humanités, contre 17,8% dans les années 1960. Au niveau doctoral, préparant principalement à des carrières académiques elles mêmes sinistrées, il apparaît aussi que le taux d’abandon en cours de thèse y est particulièrement élevé avec seulement 19,6% des étudiants en sciences humaines et sociales qui obtiennent une thèse après huit années d’études. Tout cela reflète en creux le manque de "rentabilité" de ces formations pour les étudiants qui s’y consacrent.

Cette situation, qui reflète un sentiment diffus relatif à la perception de l’utilité sociale et économique déclinante des humanités, fait le désespoir de ceux, nombreux, qui contestent ce qu’ils voient une approche à courte vue de l’utilité relative des différents champs académiques. Nombreux sont en effet ceux qui soulignent à quel point les humanités forment le socle non seulement d’une société libre et démocratique, mais aussi celui d’une société capable d’appréhender les grandes questions de notre temps, depuis l’utilisation du savoir scientifique jusqu’à la formulation des politiques sociales en passant par la réponse aux défis planétaires de notre époque.

En creux, ce rapport engage donc à concevoir une nouvelle place pour les humanités dans la formation supérieure, une place qui peut aussi être à la confluence de différents domaines, de façon notamment à mieux connecter les sciences et les humanités.

L’appauvrissement du corps enseignant

Avec la désaffection étudiante pour ces formations et la moindre demande pour des professeurs capables de donner des cours avancés nourris par la recherche, la menace principale qui se renforce depuis de nombreuses années est la précarisation du travail académique dans les humanités. Les postes de titulaires à temps plein se voient depuis quarante ans remplacés de façon croissante par des postes à temps partiel, dépourvus des avantages habituellement octroyés aux titulaires. Les enseignants à temps partiel, dont la proportion n’atteignait que 22% du corps enseignant des universités et colleges en 1970, représentent aujourd’hui près de 50% du total.

De la même façon, l’écart s’est accru entre les salaires des professeurs de différentes disciplines au point qu’aujourd’hui le salaire moyen -par exemple dans les institutions offrant des programmes de Bachelor en quatre ans - d’un professeur de langue et littérature en début de carrière (assistant professor) est de 51 .000 USD contre 92.000 USD pour un professeur de gestion ou 72.000 USD pour un professeur d’informatique. Il s’agit d’un niveau de salaire désormais du même ordre que celui de salariés issus de la classe moyenne inférieure.

Le vieillissement du corps enseignant et le report des départs en retraite

Devant la dégradation de leur situation financière, tout particulièrement en cette période de récession, et avec le soucis de conserver les bénéfices de l’assurance médicale de leur université, on constate que le départ en retraite de ces professeurs se fait de plus en plus tardif, avec des effets évidents tant sur le dynamisme et l’âge moyen du corps enseignant que sur les perspectives d’emploi des jeunes diplômés. L’âge médian des professeurs titulaires en humanités est ainsi aujourd’hui de 55 ans. A titre d’exemple, l’université de Pennsylvanie pourrait à budget constant ajouter quarante nouveaux postes au sein du "College of Arts ans Sciences" si tout le personnel enseignant âgé de plus de 70 ans partait en retraite.

Si la crise des humanités aux Etats-Unis n’est pas sans écho dans le monde universitaire français, un certain nombre d’expérimentations audacieuses, comme on le voit avec l’initiative en arts visuels de Duke University à la confluence des humanités, des sciences et des sciences sociales, peuvent renouveler l’intérêt et confirmer la pertinence des humanités aujourd’hui. C’est aujourd’hui à une approche novatrice et à une réflexion profonde sur le rôle des humanités dans notre société que ce rapport enjoint.

Pour lire l’article sur le site Bulletins-electroniques.com, qui dépend du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes.

Source :

  • "The Chronicle of Higher Education : We need to Acknowledge the Realities of Employment in the Humanities", par Peter Conn, 4 avril 2010
  • "The Chronicle of Higher Education : Graduate Education in the Humanities Faces a Crisis. Let’s Not Waste It", par Richard A. Grennwald, 4 avril 2010
  • "The Chronicle of Higher Education : A Letter From a Graduate Student in the Humanities", par Katharine Polak, 4 avril 2010
  • Duke University Visual Studies initiative : http://visualstudies.duke.edu/

Sauvons l'Université, 08/05/10