Béatrice Janiaud: Privatisation rampante de l’université

Béatrice Janiaud: Privatisation rampante de l’université

Quelques réflexions personnelles qui essayent de faire le lien entre la réforme LMD, le projet de loi Ferry de "modernisation" des universités, les vagues bruits liés à l'AGCS (Accord Général du Commerce des Services; en négociation secrète à l'OMC jusqu'à janvier 2005) et ce que j'ai vécu au quotidien dans l'université scientifique de Grenoble. Cette université d'environ 17000 étudiants est bien vue du ministère, se trouve dans une région riche qui favorise la formation, donc pas du tout sur la sellette.

I. Nos clients:

1) L'étudiant.

Ce qu'on lui "vend", le savoir n'est pas très quantifiable, ce qui ne l'empêche pas de se comporter de plus en plus en consommateur. En caricaturant à peine, il a payé, il (elle) vient en cours, donc il s'attend à obtenir son diplôme. Même s'il a des raisons, qu'il soit inquiet pour son avenir, ou qu'il ait trop bien intégré la société de consommation dans laquelle nous vivons, c'est dur à vivre pour les enseignants. D'ailleurs on voit aussi poindre des difficultés face à un nouveau public universitaire; si les problèmes de disciplines ne sont pas encore aussi violent que dans le secondaire, les enseignants d'université sont complètement désarmés.

De plus je sens pointer des indices de marchandisation de l'enseignement universitaire.

Les cours ne pourront être ouverts que s'il y a un nombre minimal d'étudiants qui dépend du cycle d'étude, plus élevé au niveau Bac+1 (48 étudiants) qu'à Bac +5 (24). Pour les filières scientifiques, ce nombre minimal est très dur à atteindre du fait de la baisse des effectifs, mais aussi de la multiplication de l'offre de formation par l'ouverture depuis 20 ans de nouveaux types de formation mais aussi d'antennes délocalisées. De plus la sélection dans les niveaux Master 2ème année (ex DEA et DESS au niveau Bac +5) limite les effectifs. Certes, on ne peut multiplier les cours à petit effectif à l'infini, mais pourquoi ce seul critère proche de la loi de la demande? Au contraire, ne vaudrait-il pas mieux des effectifs plus réduits dans les 1ère années de fac où les étudiants sont moins autonomes que plus tard dans les études?

Dans les dossiers de demande de renouvellement de formation, mais aussi pour les fiches d'orientation destinées aux étudiants, on nous demande le taux de réussite. Sans en être au même point que le secondaire, pour qui la consigne est "80% d'une tranche d'âge au Bac", on s'en rapproche. Sans se rendre compte que cet indice est faussé; c'est la même personne (ou équipe pédagogique) qui définit le programme, l'enseigne, écrit le sujet d'examen et corrige, anonymement soit, mais le barème est toujours revu en fonction des copies. Donc le taux de réussite ne veut rien dire.

Des fiches d'évaluations des enseignements remplies par les étudiants sont institutionnalisées. Si les étudiants sont en droit d'être satisfaits de leur cours, et que certaines critiques fondées peuvent améliorer l'enseignement (sous-estimation de leur incompréhension de certaines notions de base), il y a un danger certain à laisser trop de pouvoir à ces jeunes. Trop souvent leur réponse ne reflète que la note qu'ils ont eu à l'examen ou ne veut rien dire. J'ai vu des réponses aberrantes comme: "c'est bien , la prof a de belles boucles d'oreille"!!!

2) Les futurs employeurs potentiels.

Les enseignants-chercheurs notent avec de plus en plus d’agacement une demande certaine à avoir des étudiants directement employables (corvéables?) au détriment de jeunes possédant un esprit de synthèse ou un esprit critique. Cela se voit dès le plus jeune âge avec l'entrée de l'anglais et de l'informatique (bureautique pour être plus précis) dès l'enseignement primaire. Mais aussi dans l'engouement pour les formations professionnalisantes que sont les IUT (niveau technicien à Bac +2), dont les plus brillants étudiants poursuivent à Bac +4 dans les IUP (créés en 1998), ou Bac +5 dans les écoles d'ingénieur et les DESS (créés en 1995). Pour être plus surs du contenu des cours, de nombreux industriels y interviennent eux-mêmes. S'il est utile que la formation universitaire s'adapte à la réalité actuelle du marché du travail, on peut regretter que leur intégration dans les équipes d'enseignants ne soit pas meilleure (manque de temps de toute part) et on peut se poser la question de l'adéquation au marché du travail de demain ou après-demain...Surtout si leur succès revient à fermer d'autres dont les diplômés sont moins employables telles la littérature, la psychologie, la sociologie ou même les mathématiques et la physique fondamentales.

- Pour pallier la diversité des diplômes créée par la réforme LMD et le manque de lisibilité qui en résultera (même si personne ne veut l'admettre et que le ministère prétend que cette réforme vise à homogénéiser les diplômes au niveau européen) est institué le "supplément au diplôme". D'après les textes ministériels c'est un "passeport universitaire qui décrit la formation en terme de compétence dans le panorama européen" qui devrait être mis en place discrètement à partir de la rentrée 2003. Notez bien que l'on parle de compétences et non plus de connaissances. Il est fortement décrié par l’UNEF qui y voit la griffe du MEDEF.

Pour pallier le désengagement financier de l'état dans la formation, on augmente les autres sources; chasse à la taxe d'apprentissage ("faveur" pour les formations professionnalisantes qui casent facilement leurs étudiants dans les entreprises donc ont de nombreux contacts personnels), et au financement par la région. Par exemple, la région Rhône-Alpes et sa présidente A.M. Comparini pousse beaucoup à la décentralisation, surtout en matière de formation, ce qui se traduira bien à un moment à un autre par le montant des impôts locaux, qui ne sont pas indexés sur les revenus, contrairement aux impôts nationaux.

II. Concurrence organisée par le ministère de l'éducation:

1) Entre collègues dans les discussions internes

En l’absence de directive nationale, les "lobbies" auprès de la présidence de l'université sont très présents. Dans le cas des formations cohabilitées, il nous arrivait couramment de recevoir; par mel, 4 consignes contradictoires par jour, chacun essayant de tirer la couverture à lui. Nous avons du refaire les dossiers dans l'urgence car la forme de celui inventé par la présidence de l'université ne convenait pas au ministère. Un contre-exemple; dans mon université, le responsable des deux premières années d'études a imposé un dialogue entre tous les intervenants. Je suis persuadée que la surcharge de travail qui en a résulté n'est pas étrangère à son décès par crise cardiaque à l'âge de 39 ans qui a fait qu'il n'a même pas vu son projet aboutir et qui nous a plongé dans un certain désarroi.

Dans notre université, une modification profonde des structures est déjà envisagée, sans attendre de pouvoir tester le fonctionnement avec la réforme LMD. Elle est actuellement découpé en 8 UFR (Unité de Formation et de Recherche), thématiques: une de mathématiques, une de biologie, etc., et une assez particulière; le DSU, composante horizontale qui gère les 2 premières années d'étude (ex DEUG). C'est la plus importante en nombre d'étudiant, mais elle ne gère aucun enseignant. S'il est décidé un élargissement de ses compétences à la 3ème année d'étude, j'y vois un risque de création de college à l'anglaise avec des enseignants n'intervenant qu'en licence, le "gratin" se réservant les cours en master. Les formations technologiques sont présentes dans plusieurs UFR. Les regrouper en Unité de Formation Technologique risque de découpler la recherche de l'enseignement, ce qui compromettrait gravement l'avenir de la recherche fondamentale mais aussi appliquée.

J'ai l'impression que les résistances face à ces 2 risques sont assez fortes, mais je n'ai aucune certitude. L'argument schématisé de la présidence est que "8 UFR, c'est trop, ça ne facilite pas la gestion et que ce n'est plus adapté à un découpage efficient pour le LMD". Encore un argument gestionnaire, détaché des réalités pédagogiques. Certes une UFR trop petite n'est pas souhaitable, mais diminuer le nombre d'UFR pourrait entraîner une augmentation du nombre d'étage dans la structure hiérarchique soit une introduction encore plus nette des méthodes de travail du budget. Ces modifications d'UFR sont facilitées par le projet de loi Ferry sur la modernisation des universités.

2) Budget

A aucun moment ne sont envisagés les moyens de mettre en œuvre nos bonnes idées; il parait que c'est mesquin de demander. On ne sait même pas si les critères actuels seront maintenus ou pas. Ou plus exactement, j'ai appris en juillet 2003 que l'allocation de crédit avec un barème qui tient compte du nombre d'étudiant et du nombre d'heures d'enseignement annuelles (appelé San Rémo ou équivalent H/E pour les initiés) était supprimée à l'UJF, mais ce par quoi elle est remplacée n'est pas clair: charge à chaque formation d'évaluer ses besoins et de demander en conséquence. Est-ce une décision locale ou nationale? Qui fera l'arbitrage nécessaire? Comment? L'absence de réponse inquiète surtout que l'évaluation des besoins n'avance pas et que l'on commence en septembre.

3) Concurrence entre universités

Il est impossible de connaître les projets des autres universités sous prétexte que c'est encore en négociation. Et on se rend compte après coup que nos collègues se posent les mêmes questions sur certaines consignes bizarres sorties des réunions. Alors qu'en fait, ça venait de plus haut, du ministère. Ce texte vise à éclairer les collègues pour qui la réforme LMD est pour plus tard (à partir de septembre 2004) de ce qui les attend.

Vu que le budget ne sera sûrement pas en hausse, les universités dont l'autofinancement (littéraires, sciences humaines) est insuffisant, ou qui ne peuvent pas offrir la palette complète, risquent de se voir supprimer le financement national nécessaire à leur survie. Il reste la solution d'augmenter fortement les droits d'inscription. La lutte sera dure pour devenir un pôle d'excellence et avoir le droit d'ouvrir des Masters.

III. Evolution du métier d'enseignant-chercheur:

Jusqu'à maintenant l'obligation de service est de 192H équivalent TD.

Suite à la CPU de Poitiers du 21 mars (Conférence des Présidents d'Université)', l'instauration d'un forfait annuel global (cours présentiel + préparation + responsabilités) dont le président d'université fixe le "montant" suivant ses besoins a été évoqué. Notre président d'université (comme d'autre je présage) est très favorable au budget global (article ... du projet Ferry) .

Dans la lignée du rapport Espéret qui préconisait d'aligner la rétribution des heures de TP sur celles de TD, sans attendre le rapport Belloc (demandé à la CPU de Poitiers) les différents conseils (UFR et Université) ont voté une modification du comptage des service. On revaloriserait les TP: 1 H TP passe de 0,66 à 0,75 H équivalent TD. Ceci est compensé par le passage d'1H de cours magistral de 1,5 à 1,25 H équivalent TD SI elle est faite devant moins de 32 étudiants. Ceci pourrait se justifier par le fait de proposer des modifications satisfaisantes avant que les "trucs" ne nous tombent dessus. Devant des petits groupes, le cours-TD peut être préférable pédagogiquement au cours magistral; si les étudiants travaillent par eux-mêmes et interviennent pendant les séances, ce qui demande une énergie folle à l'enseignant. On peut dire aussi qu'il faut bien se donner les moyens de revaloriser l'enseignement expérimental comme le choix en a été fait pour la licence "sciences et technologie". Il y a aussi la difficulté à trouver des enseignants (ça tombe toujours sur les précaires, i.e. les thésards) pour assurer les TP. Même si elle est un peu dure à avaler, cette réforme (si elle est mise en œuvre) peut être positive.

Mais dans le même temps on multiplie les responsabilités; l'administration est de plus en plus tatillonne, mais le manque de secrétaire est criant, alors qui fait le boulot?; la bonne poire qui a accepté la responsabilité. Qui se retrouve donc à assurer en plus de son boulot de prof, le rôle du proviseur, de conseiller d'orientation, d'animateur de l'équipe de profs (dont beaucoup sont motivés uniquement par la recherche), sans être payé un centime de plus, au mieux ayant une décharge de quelques heures d'enseignement. Cette décharge est sans commune mesure avec le travail effectué qui va en augmentant vu les demandes des étudiants. Et en plus ce n'est absolument pas reconnu pour la carrière; tout ce qui compte pour devenir prof, c'est uniquement la recherche. Donc il y a de moins en moins de volontaire, comme pour les directions d'école.

IV. Vocabulaire

Comme dans tous les autres domaines, beaucoup d'idées subversives passent par un lent glissement sémantique auquel personne ne prête attention.

L'étudiant doit être au centre de sa formation. Ah bon, il était où avant???

Une secrétaire est devenue une gestionnaire de scolarité.

La valse des noms pour le 2ème cycle d'étude pourrait faire rire si on n'y retrouvait pas l'imitation texto du système américain: le Mastère est devenu Mastair puis finalement Master.

On ne parle plus de cours mais d'offre de formation , et chaque étudiant doit obtenir 60 crédits de formation pour valider une année d'étude. En anglais cela donne European Credit Transfer System= ECTS. Et oui, les abréviations c'est bien pratique pour éviter que les gens ne se posent trop de questions...

V. Naïveté des enseignant-chercheurs?

Certains parlent publiquement de service public d'éducation tout en poussant à la réforme LMD.

Certains disent que les IUP assurent le rôle d'ascenseur social que ne fait plus l'école. Ce que n'est plus l'université généraliste qui aide à former un esprit critique. Je demande des preuves.

On peut voir aussi une compétition pour le label d'excellence ou un retour du mandarinat mis à mal après mai 1968.

Et on nous assomme à travers la presse que la recherche française va mal, que le CNRS est une spécificité française qu'on ne va pas pouvoir la garder. Il parait que c'est à cause de l'Europe, sans que le rôle de l'OMC à travers l'AGCS soit mentionné. Déjà les budgets alloués sont en baisse nette (30% en moyenne pour le CNRS, 40% pour l'INRA), suppression de 1/3 des postes mis au concours du CNRS en avril 2003 . Il est intéressant de lire aussi le projet du Conseil stratégique de l'innovation (article du 12 mai 2003 du Figaro) qui demande à remplacer les EPST (CNRS, INSERM ....) par 10 Fondations et de reculer de 10 ans l'âge de titularisation. Surtout que le décret pour le financement des fondations est paru le 1er août 2003, que les directeurs des EPST ont brutalement changé pendant l'été. Pour mettre en œuvre quelle politique? J'ai aussi entendu parler d'un projet de la CPU de juin d'incorporer les chercheurs dans les universités....

Il faudrait ajouter aussi d'autres aspects du projet Ferry avec ses créations du Conseil d'Orientation Stratégique, des Etablissement public de coopération universitaire, du budget global, sa volonté de baisse du pouvoir du Conseil d'Administration de l'université, de la possibilité pour d'autres établissement que les universités de délivrer des diplômes nationaux, de modifier facilement les UFR, de l'augmentation du contrôle budgétaire pour obéir en tout point à la loi de finances. Et encore, on a (momentanément?) échappé au président non universitaire en place pour 10 ans.

La privatisation de l'université et de la recherche est en marche. L'exemple dramatique de l'Angleterre de Tatcher est déjà oublié. Voire mieux comme on le voit ici; ce sont les universitaires eux-mêmes, en étant les "bons élèves du ministère", plus royalistes que le roi, qui mettent en route la machine. Peut-être espère-t-on s'en sortir mieux en anticipant, en tout cas mieux que le voisin!

Petite citation pour récompenser ceux qui sont arrivé au bout:

Victor Hugo a dit; "quand on ouvre une école, on ferme une prison".
Mrs Sarkozy , Ferry et Raffarin l'ont bien compris ... à l'envers!

Libris, 21/08/03