L’école condamnée à produire du capital humain»
A la botte de l’économie, le système scolaire se serait lancé dans une
course à la compétitivité
Une mutation que déplore le sociologue Christian Laval, dénonçant le déclin
de la pédagogie et un surcroît d’inégalités
Suppressions de postes, résultats des élèves en baisse, enseignants
désorientés… L’éducation sera l’un des sujets de la campagne
présidentielle et la Nouvelle Ecole capitaliste - le livre de
Christian Laval (1), Francis Vergne, Pierre Clément et Guy Dreux - tombe
à point pour le nourrir. Les auteurs, enseignants et chercheurs,
analysent les transformations en profondeur entraînées par le
néolibéralisme dans le système éducatif. Christian Laval, professeur de
sociologie à l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, revient sur
les mécanismes ayant conduit à une redéfinition des missions de l’école
au service de l’entreprise et plaide pour un renouvellement de la pensée
sociologique.
- Vous décrivez une «nouvelle école capitaliste» soumise
à la concurrence, gérée comme le privé et au service de l’économie :
est-elle née sous Sarkozy ?
- Non, ce serait une grande erreur de le croire. Le sarkozysme a
accéléré et rendu plus visibles les transformations néolibérales ou,
pour appeler un chat un chat, la mutation capitaliste de l’école. Mais
elles étaient amorcées depuis longtemps en France et à l’étranger. Le
programme de transformation de l’université française a ainsi été
ébauché à la fin des années 90, puis a commencé à s’appliquer au début
des années 2000, avant d’être parachevé avec l’arrivée de Nicolas
Sarkozy et la loi sur l’autonomie des universités [la LRU, votée en
août 2007, qui avait suscité un vaste mouvement de protestations, ndlr].
Bien au-delà de la finance et des marchés de biens et services, le
néolibéralisme a progressivement touché toutes les institutions, y
compris l’école, notamment avec l’apparition du nouveau management
public, c’est-à-dire avec l’importation des techniques managériales du
privé dans les services publics
- Vous dénoncez la concurrence qui a gagné l’école, les compétences
qui ont remplacé les connaissances et l’obsession de l’employabilité :
ce sont les caractéristiques de l’«école capitaliste» ?
- Oui, c’en sont des aspects majeurs. D’abord, les missions de l’école
et de l’université ont été progressivement redéfinies. Les systèmes
éducatifs ont été sommés de justifier les dépenses qu’on leur consacre
par un «retour sur investissement» de nature économique. Cela devient la
préoccupation exclusive de cette nouvelle école : elle est au service de
l’économie et doit s’intégrer à la course à la compétitivité et à la
productivité. Logiquement, elle doit donc s’organiser selon le principe
de la concurrence et faire sien l’impératif de «performance». Ces
nouvelles dimensions sont progressivement devenues une norme évidente,
une sorte de rationalité incontestable qui a conquis les esprits.
Experts, administrateurs, responsables politiques, certains syndicats
minoritaires ont même vu dans cette adaptation au monde moderne la
solution à tous les maux de l’école. Ces transformations ont touché au
cœur du métier enseignant. Elles ont entamé profondément un système de
valeurs partagées, l’idée ancrée chez les enseignants que leurs missions
dépassent le cadre d’un métier ordinaire, leur sens de l’intérêt
général… Ils ont eu l’impression d’être dépossédés de leur métier par un
flot torrentiel des réformes.
- Le concept d’employabilité est au cœur de vos critiques : pourquoi ?
- Dans le discours des institutions internationales et de plus en plus
dans celui des responsables nationaux, l’école a pour fonction de
produire des ressources humaines ou du «capital humain». L’employabilité
est devenue la norme qui organise les mutations de l’école. L’idéologie
de la professionnalisation a pénétré l’université et l’ensemble du
système, jusqu’aux premiers niveaux de l’enseignement. Prenons le «socle
commun de compétences» [introduit au collège puis en primaire, il
liste les aptitudes que l’élève doit acquérir, à côté des
connaissances]. Ces compétences ont été fixées par l’OCDE et par la
Commission européenne à partir de critères d’employabilité, en fonction
de considérations économiques et non pas pédagogiques. On va jusqu’à
redéfinir les programmes, l’évaluation, la pédagogie.
- Mais est-ce critiquable que les jeunes veuillent des débouchés à la
fin de leurs études ?
- Certes non, et ce n’est pas nouveau. L’école républicaine avait
idéalement trois missions - former l’homme, le citoyen et le
travailleur. Il est normal que dans une économie où près de 95% de la
population ne dispose pas de ses propres outils de travail, le souci de
l’insertion professionnelle soit constant, surtout en période de chômage
important des jeunes. Mais nous tombons dans un écueil : celui de
réduire la mission de l’école et de l’université aux débouchés
professionnels, à partir d’une définition utilitariste des contenus
d’enseignement. Or, une solide formation intellectuelle ne nuit pas à
l’emploi, bien au contraire. Mais avec la logique des compétences, on
définit ce qu’il faut acquérir aux différents âges en vue de
l’employabilité à 16 ans. Comme si les usages de la force de travail par
les employeurs devaient imposer à l’école ce qu’elle devait transmettre.
Ce sont les économistes, notamment ceux des institutions
internationales, qui définissent les fonctions et les missions de
l’école. Il s’agit là d’une rupture majeure.
- Comment ces changements conduisent-ils au creusement des inégalités
constaté aujourd’hui ?
- Avec le consensus ambiant, il paraît normal à beaucoup que les
établissements doivent être en concurrence, attirer les meilleurs élèves
et étudiants, faire de la publicité pour leurs formations, trouver le
plus d’argent possible. Or, tout cela a des effets inégalitaires et
conduit à une polarisation sociale des établissements, de plus en plus
assumée dans le supérieur et de plus en plus évidente dans le primaire
et le secondaire.
Ces changements - la concurrence généralisée et la transformation
entrepreneuriale du système - ont accentué et renouvelé les mécanismes
de la reproduction sociale en donnant à l’argent et aux réseaux
familiaux un poids grandissant. Les classes favorisées assurent leur
reproduction plus efficacement qu’avant. Ce ne sont plus les voies
nobles de l’élitisme républicain - comme l’Ecole normale supérieure -
qu’elles privilégient. Ce sont désormais HEC et les écoles commerciales
qui attirent les meilleurs élèves, y compris dans les filières
littéraires. Nous vivons la grande revanche de l’argent sur la culture.
Depuis vingt ans, les politiques éducatives d’inspiration néolibérale
ont ainsi aggravé les inégalités comme le montre le recul de la part des
enfants des classes populaires à l’université. La concurrence entre
établissements et la libéralisation de la carte scolaire ont encouragé
l’apartheid scolaire. Rappelons que les deux finalistes, de droite et de
gauche, à la présidentielle de 2007 [Nicolas Sarkozy et Ségolène
Royal] étaient favorables à la suppression ou, au moins, à un très
grand assouplissement de la carte scolaire.
- La gauche ne se distinguerait pas de la droite ?
- Ces vingt ou trente dernières années, le néolibéralisme s’est imposé
comme une norme aux gouvernements de droite comme de gauche. La droite a
été la plus agressive dans la réforme néolibérale, jusqu’à affaiblir
aujourd’hui gravement le système éducatif. La gauche au pouvoir n’a
jamais remis en question le nouveau modèle managérial et concurrentiel,
bien au contraire. Elle n’a pas voulu comprendre que la transformation
des systèmes publics par les principes du management était l’une des
formes de déploiement du capitalisme contemporain. Celui-ci ne se
contente pas de déréguler les marchés de biens, du travail et des
capitaux. Il transforme aussi l’action publique. Il la «met en marché»,
c’est-à-dire y impose la logique de la concurrence et le modèle de
l’entreprise. Cette «marketization», comme disent les
anglo-saxons, est aujourd’hui le cœur de la transformation de l’école et
de l’université.
- Il n’y a donc pas de vision alternative de l’école à gauche…
- La pensée de la gauche dite de gouvernement s’est effondrée en
matière d’éducation. Il suffit de regarder ce que propose le PS pour
s’en apercevoir. La question d’un projet alternatif se pose avec urgence
aux partis, aux syndicats et aux associations. Depuis les années 80, on
assiste à un morcellement des réflexions et à une profonde
dépolitisation de la question scolaire. Les considérations se sont
technicisées. Elles portent sur l’organisation scolaire et la pédagogie
sans plus aucune référence à un projet d’émancipation. Dans ses plus
grands moments - il suffit de penser à Jaurès -, la pensée progressiste
sur l’éducation avait construit un projet de transformation en
articulant une vision de la société, une mission pour l’école, une
définition du métier enseignant et une orientation de la pédagogie.
- Comment voyez-vous «l’école post-capitaliste» que vous appelez de
vos vœux ?
- Vaste chantier. Qu’est-ce qu’une école démocratique ? Premièrement,
c’est une école qui réduit les inégalités entre les enfants des
différentes classes sociales. Mais elle ne peut le faire qu’en étant
partie prenante d’un grand mouvement de réduction des inégalités dans
toute la société. Jaurès disait en substance : «Nous ne ferons pas
l’école socialiste au milieu de l’océan du capitalisme.» C’est encore
vrai. Une école démocratique ne pourra vraiment se développer que dans
une société où l’égalité sera promue comme valeur essentielle.
- Mais comment faire plus d’égalité?
- Tout est revoir sous cet angle : les méthodes d’enseignement, les
contenus, l’articulation des niveaux d’enseignement, la mixité scolaire
des établissements. Deuxièmement : dans la perspective d’une telle
société démocratique, l’école doit former des individus ayant des outils
communs de compréhension du monde, en particulier sur le plan social et
économique. Elle doit leur fournir des instruments de jugement moral et
politique qui leur permettent d’être les citoyens de «la démocratie
réelle», selon l’expression des Indignés. La lutte contre les
inégalités sociales et économiques est inséparable de la lutte pour la
démocratie politique effective. Cela suppose une société où le
capitalisme ne régnerait pas en maître absolu comme aujourd’hui.
- Vous ne seriez pas un peu nostalgique de l’ancienne école ?
- En aucune façon. On taxe toujours un peu vite de passéistes les gens
qui critiquent les réformes, ou plutôt les contre-réformes actuelles
pour mieux justifier son propre aveuglement ou sa soumission à l’ordre
néolibéral. Il s’agit pour nous d’échapper au débat stéréotypé entre les
«pédagogues» supposés modernes et les «républicains» que l’on dit
nostalgiques d’un âge d’or de l’école. La réinvention de l’école
démocratique mérite mieux qu’un retour à de vieux conflits.
(1) Il a aussi signé la préface de «l’Ecole en Europe,
politiques néolibérales et résistances collectives», sous la direction
de Ken Jones, La Dispute, 2011.
Libération, 23/10/11