Christian de Montlibert

Christian de Montlibert (Strasbourg) é Profesor de Socioloxía na Université Marc Bloch de Strasbourg, na que leva a cabo investigacións en socioloxía do traballo. Formouse en investigación no Laboratoire de Psychologie Sociale da Sorbonne, prticipando despois de forma intensa no desenvolvemento da formación continua en Francia desde o Centre de Coopération Économique et Sociale de Nancy (CUCES), e posteriormente desde o Institut National pour la Formation des Adultes (INFA) como Maître-assistant encatgado de investigacións de socioloxía da formación nas empresas. Estudou a evolución do emprego dos xoves por encargo doConsello Europeo, realizando estudos sobre as intervencións dos traballadores sociais na vida familiar. Christian de Montlibert participa nas ansinanzas e as enquisas da École d'Architecture de Strasbourg e dirixe o Centre de Recherches et d'Études en Sciences Sociales (CRESS) que analza os conflictos, os cambios e as mutacións do mundo contemporáneo. É autor de varios libros, entre os cales se atopan Le contrôl de la vie privée (Neufchâtel, 1988), Crise économique et conflits sociaux (Édition L'Harmattan, 1989), La Violence du chômage (L'Université Presses de Strasbourg, 2001).

Christian de Montlibert: Les cadeaux empoisonnés de la professionnalisation de l’université

Christian de Montlibert: Les cadeaux empoisonnés de la professionnalisation de l’université
Christian de Montlibert, sociologue à Strasbourg et membre de l'association Raisons d'Agir

On le sait depuis longtemps l'enfer est pavé de bonnes intentions, rien ne le montre mieux que la mise en place d'une commission chargée du rapprochement de l'université et de l'entreprise pour faciliter l'emploi des jeunes. L'intention est apparemment louable mais camoufle mal la volonté de réaliser l'engagement pris à Lisbonne en 2000 (confirmé à Stockholm en 2001 et à Barcelone en 2002) d'adapter l'université aux exigences du "marché" sans en augmenter le financement.

D'abord il faut savoir que la professionnalisation de l'enseignement supérieur est voulue depuis longtemps par le patronat : le Medef a réussi à faire partager cet avis par les groupes de pression auprès de la Commission Européenne que sont l'European Round Table (Table ronde des industriels européens qui regroupe une quarantaine de patrons de grandes entreprises européennes) et l'UNICE, (Union des Confédérations industrielles et patronales européens présidée par E.A. Seillière), ce qui rend cette prise de position autrement plus puissante.

Christian de Montlibert: La production des savoirs à la merci des managers

Christian de Montlibert: La production des savoirs à la merci des managers
Christian de Montlibert, sociologue, professeur émérite à l’université Marc-Bloch (Strasbourg).

Pour pouvoir produire des connaissances, il faut bénéficier de conditions sociales qui permettent de mettre à distance les contraintes des nécessités économiques et sociales. Sur cette base se sont développés des univers autonomes ayant leur système de recrutement, de formation et d’évaluation. Ces systèmes, de plus en plus capables de refuser de répondre directement aux demandes des pouvoirs économiques et politiques, ont été, en même temps, portés à faire progresser les différentes formes de rationalité et d’universalité. Reste que cette situation est toujours fragile : l’autonomie de la recherche n’est pas acquise une fois pour toutes. Résultat de conquêtes, menées dans des situations historiques bien précises, elle est sans cesse menacée puisqu’elle dépend de la mise en place de conditions favorables à la production du savoir que les producteurs de savoir ont progressivement élaborées pour protéger leur position d’intrusions diverses : organisation en disciplines, statut professionnel, modalités de régulation interne. L’imposition des logiques managériales dans l’université conduit alors à s’en prendre à ces systèmes protecteurs. Enfin, l’autonomie dépend de la reproduction du groupe des enseignants-chercheurs ; aussi, vouloir orienter l’université vers une adaptation aux besoins des entreprises risque d’affecter, à moyen terme, la capacité à produire des chercheurs. Sachant que la capacité des sciences à résoudre des problèmes de plus en plus difficiles est liée à l’élévation du « droit d’entrée », lui-même lié à la compétence, au capital scientifique incorporé et à « la croyance dans les enjeux et dans le jeu lui-même », les réformes de l’enseignement supérieur et de l’organisation de la recherche, en contractualisant des emplois déjà rares et mal rémunérés, ont toutes les chances de saper une des dimensions constitutives de l’autonomie. En somme, tout se passe comme si les réformes, en augmentant la capacité des demandes externes à se faire entendre, conduisaient, paradoxalement, à menacer la production du savoir : elles peuvent défaire l’exigence de rigueur désintéressée qui y prévaut et qui est incompatible avec les nécessaires concessions qu’exigent toujours les pouvoirs économiques et politiques. Pour le dire encore autrement, tout se passe comme si, dans une situation historique où le champ économique tend à imposer ses principes comme principes universels, le statut des intellectuels, leurs organisations démocratiques, leurs manières de penser, leurs manières de faire mêmes apparaissaient comme inadaptés, archaïques et dangereux pour l’ordre social. Dans ces conditions, tout se passe comme si les agents dominant le champ économique, les agents du champ politique et les agents du champ médiatique qui leur sont liés s’étaient ligués pour transformer la position d’universitaire-chercheur : faute de pouvoir intervenir dans des débats scientifiques qui les dépassent, tout se passe comme s’il leur restait à pouvoir contrôler les possibilités d’organisation de tels débats. Mais ce faisant, c’est la production de la connaissance qu’ils atteignent. L’analyse du processus de la production scientifique ayant montré que « la fermeture sur soi du champ autonome constitue le principe historique de la genèse de la raison et de l’exercice de sa normativité », mettre en cause cette « fermeture sur soi », faciliter l’intrusion de critères de jugement externes différents de ceux des pairs, c’est mettre en cause les fondements mêmes du champ scientifique.

Christian de Montlibert: Savoir à vendre. L'enseignement supérieur et la recherche en danger

Savoir à vendre

L'enseignement supérieur et la recherche en danger

Savoir à vendre      

por Christian de Montlibert

Autor

CHRISTIAN DE MONTLIBERT (Strasbourg) est Professeur de Sociologie à l'Université Marc Bloch à Strasbourg où il poursuit des recherches de sociologie du travail. Il a fait son apprentissage de la recherche au Laboratoire de Psychologie Sociale de la Sorbonne, et après a participé très etroitement au développement de la formation continue en France ou Centre de Coopération Économique et Sociale de Nancy (CUCES) puis à l'institut National pour la Formation des Adultes (INFA) comme Maître-assistant chargé de recherches de sociologie de la formation dans des entreprises. Il a étudié l'évolution de l'emploi des jeunes pour le Conseil de l'Europe, mené des études sur les interventions des travailleurs sociaux dans la vie familial. Christian de Montlibert participe à des enseignements et des enquêtes à l'École dArchitecture de Strasbourg et dirige le Centre de Recherches et d'Études en Sciences Sociales (CRESS) qui analyse les conflits, les changements et les mutations du monde contemporain. Il est l'autheur de plusiers de plusiers livres, les plus recents dont Le contrôl de la vie privée (Neufchâtel, 1988), Crise économique et conflits sociaux (Édition L'Harmattan, 1989), La Violence du chômage (L'Université Presses de Strasbourg, 2001).


L'enseignement supérieur français va mal. Le mouvement des chercheurs, les grèves des universitaires, les manifestations des étudiants sont les indices les plus visibles d'une crise qui tient entre autres au manque de crédits, à l'éclatement des statuts et au maintien d'inégalités scolaires massives dans des filières dévaluées. Face à cette situation, les réformes politiques proposées, qu'il s'agisse de l'organisation des cycles en 3-5-8, de mise en place du système européen de transferts de crédits (sorte de permis à points individualisé et destiné à remplacer les diplômes nationaux), ou encore de la réorganisation des activités des enseignants-chercheurs et du fonctionnement des universités, n'offrent d'autre alternative que la soumission des universités et de la recherche à une gestion managériale. Ce livre, à partir d'une analyse rigoureuse des ressorts et des effets de ces réformes, montre qu'elles sont l'instrument d'une tentative de subordination complète des champs intellectuel et culturel aux logiques marchandes. Par un prodigieux effet d'inversion des valeurs, l'injonction faite à l'Université de se soumettre aux exigences du marché et du profit risque de supplanter sa vocation première d'élaborer des savoirs universels et autonomes.


Table

Introduction

La fiction politique de « l'économie de la connaissance »
La subordination du champ intellectuel et culturel aux logiques marchandes, 15. — Un lobbying efficace, 22.

Changer l'Université
Le modèle des écoles de gestion, 38. — Le management à l'université, 46. — Les nouvelles technologies de l'information et de la communication, 53. — L'adaptation aux « besoins en formation » des entreprises, 57. — La régionalisation, 62. — Le mythe de l'agent rationnel : la production et la diffusion de la connaissance en question, 66. — Les réformes ou la reproduction sociale retrouvée, 70.

La recherche en danger
La réorganisation de la recherche : orientations européennes, 77. — « Qui veut tuer son chien...», 84. — La domination culturelle étasunienne, 86. — La rationalisation du fonctionnement universitaire, 92. — La recherche en France ou les contradictions de l'État, 98. — Le recours aux fondations, 101. — L'investissement privé dans la recherche-développement, 104.

Conclusion

Notes


RAISONS D'AGIR

Christian de Montlibert: L'enseignement supérieur est en danger

Christian de Montlibert: L'enseignement supérieur est en danger

"C'est dire que la position des producteurs culturels les plus autonomes, peu à peu dépossédés de leurs moyens de production et surtout de diffusion, n'a sans doute jamais été aussi menacée et aussi faible, mais jamais aussi rare, utile et précieuse."
P. Bourdieu (1)

Si la culture est en danger, alors l'enseignement supérieur ne peut rester dans un havre de paix. Dans la mesure où il occupe une place essentielle dans la production et la reproduction du champ intellectuel il se trouve donc, gravement menacé.

La menace est ancienne : l'hostilité entre le champ intellectuel et le champ du pouvoir, qu'il soit économique ou politique, est bien constituée. Celui-ci a toujours voulu contrôler celui-là (on le voit bien durant les périodes de dictature) ou, au moins, utiliser des artistes, des écrivains ou des savants pour sa défense, même s'il a toujours trouvé des obstacles à son imperium : que l'on pense à Stendhal ridiculisant les "industriels" qui affirmaient que "la capacité industrielle est celle qui doit se trouver en première ligne ; elle est celle qui doit juger la valeur de toutes les autres capacités, et les faire travailler toutes pour son plus grand avantage (2)", ou à cette prise de position qui veut que, comme l'écrit Paul Bénichou, "si intimidantes que soient les puissances qu'ils peuvent avoir à contrarier, ils (les intellectuels) ne peuvent sans nuire à eux-mêmes, se borner à les servir par des pensées accommodées à leurs exigences (3)". Pourtant et plus concrètement, pour s'en tenir à la période actuelle, dès 1946, les organisations patronales s'opposent à l'intervention de l'Etat et réclament une formation adaptée à leurs besoins. Dès 1950, les revues patronales insistent sur cette exigence, ce qu'à leurs yeux ne saurait guère faire l'appareil public d'enseignement "trop éloigné de la réalité". La critique d'une école toujours plus autonome et, surtout, toujours plus à même d'engendrer "l'égalitarisme" plus que "la compétitivité" est systématiquement reprise dans les colloques, congrès, publications. L'imputation des retards de l'économie et même des difficultés d'emploi à l'inadaptation des systèmes d'enseignement aux demandes de l'économie est une antienne largement reprise. Vers 1970, le CNPF ne se contente plus de l'apprentissage mais s'intéresse aussi à l'université. Il consacre des assises à "la place future de l'Université qui dépendra strictement de son attitude vis à vis du monde économique" et d'ajouter que "c'était à l'entreprise de l'aider à faire sien le système de valeurs propres à la société industrielle" en s'en prenant aux "professeurs d'université champions des études désintéressées".

Christian de Montlibert: La modernisation à rebours des Universités

Christian de Montlibert: La modernisation à rebours des Universités

La modernisation des Universités (reportée à l'automne) est - comme la réforme des retraites, la réforme de la sécurité sociale, la privatisation des services publics (EDF), la décentralisation ou la réorganisation annoncée de l'Etat - une adaptation à la situation française de la philosophie politique des conseils européens, de la commission européenne et, plus largement des instances supra nationales, telles la Banque Mondiale, l'OCDE ou l'organisation mondiale du commerce, qui soutiennent le projet d'un monde néolibéral soumis à une "nouvelle gouvernance". Cette théorie politique en vogue se défie des institutions et partis politiques et valorise à contrario "un Etat modeste", comme l'a répété le Premier Ministre, qui se contenterait de veiller à mettre en œuvre les accords contractuels conclus entre les instances représentatives des intérêts économiques et les associations représentatives de la "société civile" : le contrat remplace la loi dans cette idéologie néo corporatiste.

La "modernisation des universités" (sic), dans la mesure où cette institution joue un rôle clé dans la (re)production des professions diplômées balisée par l'enseignement supérieur, est une des pièces maîtresses de l'offensive néo-libérale contre l'Etat. En effet l'université s'est constituée autour de luttes pour mettre la production de la connaissance à distance des pouvoirs religieux, économiques et politiques. L'Etat, qui n'a pas toujours, loin s'en faut, échappé à la tentation de l'assujettir, protège néanmoins l'université via le statut de la fonction publique, les règles de fonctionnement des universités, l'attribution de crédits de recherche et de fonctionnement, des velléités de sujétion toujours présentes. C'est dire que les modalités de fonctionnement de l'université sont incompatibles avec les modalités d'une société néo libérale.

Deux mots peuvent caractériser les projets de réforme : marchandisation et entrepreneurialisation. La "table ronde des industriels européens" (E.R.T.), groupe de pression qui rassemble une quarantaine de patrons des plus grands groupes industriels européens, réclame depuis longtemps une réforme des systèmes d'enseignement supérieur. Ses injonctions rencontrent les intérêts des multinationales de la communication (donc de l'édition) qui souhaitent le développement d'un "marché" de l'enseignement supérieur (que la société de placements financiers Merryll Linch estime à 2000 milliards de dollars) et les pressions de l'OMC qui, dans le cadre de la libéralisation des services réclame la privatisation concurrentielle de l'éducation. Dès 1991 la commission européenne publie des rapports qui prescrivent ce que doit devenir l'université, reprenant à son compte des propositions de l'ERT et de l'OCDE. Il s'agit - sous couvert de mobilité des étudiants à travers l'Europe, puisque "les enseignants n'ont qu'une compréhension insuffisante de l'environnement économique, des affaires, de la notion de profit" - de développer des technologies de l'information et de la communication éducationnelle qui permettraient une réduction des coûts de formation (moins d'enseignants, moins de bâtiments puisque les étudiants pourraient travailler chez eux sur leur ordinateur) et une rentabilisation des droits d'édition (d'où les luttes actuelles pour constituer de grands groupes d'édition - Vivendi, Lagardère, Bertelsmann… et surtout, au sein de l'OMC, pour donner une définition juridique avantageuse des droits de propriété intellectuelle).

La commission européenne affirme par exemple "qu'une université ouverte est une entreprise industrielle… Cette entreprise doit vendre ses produits sur le marché de l'enseignement que régissent les lois de l'offre et de la demande" (notons que le Président du conseil d'Evaluation incitait récemment les universités à "se vendre" !). L'OCDE ajoute qu'il faudra bien reconnaître l'existence de "prestations de services éducatifs". "Un marché mondial de l'éducation" a d'ailleurs été organisé à Vancouver en Mai 2000. Pour que ce marché puisse se mettre en place sans trop brusquer les universitaires - le conseil européen de Séville s'est donné 10 ans pour y parvenir - il faut d'abord renforcer la présence des "intérêts économiques" dans les universités en intervenant pour qu'elles se rapprochent du "concret" grâce entre autres aux licences professionnelles, diffuser les technologies de l'information et de la communication, introduire la concurrence entre les universités et surtout transformer les procédures d'obtention des diplômes avec un système d'accumulation de "points" permettant "d'assurer à chacun une reconnaissance de ses compétences par un système flexible et permanent d'accréditation". Dans ce modèle il n'est plus question de savoirs : l'accumulation est dans cette fiction néo libérale, laissée (avec quelques réserves) aux libres choix de l'étudiant qui devient ainsi un consommateur (en achetant des Cdroms habilités) et un épargnant (il capitalise des points). Un tel projet met en cause la production et l'organisation du savoir ; la connaissance y est ramenée au rang d'utilité ; le développement de la raison scientifique risque d'être atteint. En effet si l'enseignement supérieur repose sur une connaissance faite de l'ensemble des propositions qui ont survécu à l'épreuve de la réalité et aux critiques des autres chercheurs alors l'université ne peut pas devenir un supermarché dans lequel les étudiants rempliraient leur chariot de paquets d'unités capitalisables cherchant à être toutes plus attractives les unes que les autres (à quand des services de marketing dans les universités ?).

Le projet néolibéral européen de modernisation des universités ne peut s'en tenir là. Il n'est réalisable que si les règles démocratiques et quasi autogestionnaires en vigueur dans les universités sont remplacées par une logique entrepreneuriale. La transformation du statut des enseignants du supérieur qui diminuerait leur indépendance, l'augmentation corrélative des pouvoirs des Présidents d'universités qui deviendraient à terme des directeurs, la multiplication du financement de la recherche par démarchage de contrats signifieraient la fin des conditions nécessaires au développement d'une pensée libre. Cette conception néolibérale du savoir est antinomique de la logique de la connaissance.

Raisons d'Agir, 19/06/03

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